La relaxe pour trahison n’a pas rendu sa liberté à Tundu Lissu. En Tanzanie, le recours annoncé par le chef de l’opposition remet au premier plan une question décisive : jusqu’où une parole réclamant des réformes électorales peut-elle être poursuivie au pénal ?
Un verdict qui ouvre un nouveau front judiciaire
Le 6 novembre 2026, la Haute Cour de Dar es Salaam a acquitté Tundu Lissu de l’accusation de trahison, mais l’a condamné à quatre ans de prison pour incitation. Le parquet n’ayant pas établi, selon les juges, son intention d’intimider le gouvernement, le chef de CHADEMA échappe ainsi à une accusation passible de la peine de mort. Il reste toutefois détenu.
Le lendemain, les avocats ont annoncé leur intention de contester le verdict et de demander sa libération sous caution pendant l’examen de l’appel. Leur argument central porte sur la procédure : l’incitation ne figurait pas, selon la défense, parmi les charges initialement notifiées. Lissu affirme donc n’avoir pas pu préparer une réponse spécifique à cette accusation. La cour a, au contraire, estimé que les débats lui avaient donné connaissance des faits et l’occasion d’y répondre.
La défense conteste aussi la durée de la peine. Lissu avait passé 577 jours en détention provisoire dans l’attente du jugement pour trahison. Son avocat Rugemeleza Nshala estime que cette période doit être prise en compte dans le calcul de la sanction. Ces arguments seront examinés dans le cadre des recours annoncés ; ils ne constituent pas encore une décision sur sa libération ou sur la peine.
Le dossier remonte à un discours prononcé le 3 avril 2025 à Dar es Salaam, pendant la campagne de CHADEMA « No Reforms, No Election » — pas de réformes, pas d’élections. Le parti réclamait des changements du système électoral. Les autorités ont interprété les propos de Lissu comme un appel à entraver le scrutin d’octobre 2025 ; lui les a défendus comme une expression politique en faveur de réformes.
Une crise électorale qui dépasse le procès
La procédure s’inscrit dans une année de fortes tensions politiques. Arrêté le 9 avril 2025, Lissu est resté en détention pendant la campagne électorale. CHADEMA, principal parti d’opposition, a boycotté le scrutin après avoir refusé de signer le code de conduite électoral, dénonçant l’absence de réformes. La présidente Samia Suluhu Hassan et le parti au pouvoir, le Chama Cha Mapinduzi (CCM), ont abordé l’élection dans un contexte où les principales forces d’opposition étaient absentes ou empêchées de concourir.
Les violences qui ont suivi le vote du 29 octobre ont encore alourdi le climat. Leur bilan reste disputé et les responsabilités font l’objet de récits opposés. Un an après, Human Rights Watch rapporte que les familles de personnes tuées ou disparues attendent toujours des réponses. L’organisation indique aussi que la commission d’enquête créée par la présidente en novembre 2025 a conclu à au moins 518 morts, tout en critiquant l’examen du rôle des forces de sécurité. Ce chiffre doit être lu comme le bilan attribué à cette commission, et non comme un décompte indépendant définitivement établi.
La mission d’observation de l’Union africaine a, pour sa part, estimé que le scrutin de 2025 n’avait pas respecté les principes et normes démocratiques de l’organisation. Elle a notamment relevé des réformes électorales non appliquées, des interruptions du vote et une coupure d’internet. Son constat replace le procès dans un enjeu institutionnel plus large : la confiance dans les règles du jeu politique et dans la possibilité d’une compétition inclusive.
La portée du recours pour les Tanzaniens
La décision à venir sur la caution aura une conséquence immédiate pour Lissu, mais aussi une portée politique. S’il reste détenu, il demeurera écarté de la vie publique pendant que son appel suit son cours. S’il est libéré sous caution, cela ne signifiera ni annulation de la condamnation ni acquittement : le procès en appel restera à trancher. Pour ses partisans, l’enjeu est aussi de savoir si une contestation des règles électorales peut être distinguée d’un appel criminel à la violence.
La question concerne les institutions autant que les dirigeants. Le gouvernement doit répondre aux préoccupations de sécurité et d’ordre public ; les juridictions doivent, elles, garantir une procédure équitable et préciser les limites entre expression politique et infraction. Pour les citoyens, ces choix pèsent sur la possibilité de débattre des élections, de s’organiser et de faire confiance aux recours légaux. Les conséquences ne sont pas identiques pour les responsables politiques, les militants et les électeurs ordinaires.
La Tanzanie est membre de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), qui rassemble plusieurs États de la région autour de la coopération économique et politique. L’Union africaine et l’EAC avaient déployé des missions d’observation en 2025. Les conclusions de l’UA sur le scrutin donnent à la suite du dossier une résonance régionale : la crédibilité des institutions électorales et judiciaires tanzaniennes sera observée au-delà de Dodoma, capitale du pays.
La prochaine étape est désormais judiciaire : l’examen de l’appel et de la demande de mise en liberté sous caution. Leur calendrier et leur issue ne sont pas encore connus. Ils diront si l’acquittement pour trahison marque une inflexion dans ce dossier ou si la condamnation pour incitation maintient durablement le principal dirigeant de l’opposition hors du débat politique.