Un grenier immense, mais encore largement fermé

À Kinshasa, la question n’est plus seulement de savoir si la République démocratique du Congo peut nourrir sa propre population. Elle est plus large : comment transformer un potentiel agricole immense en marchés réels, en emplois durables et en sécurité alimentaire pour les Congolais ? Le pays dispose d’un atout rare en Afrique centrale : environ 80 millions d’hectares de terres arables, selon la FAO et plusieurs documents onusiens et nationaux. Mais ce capital reste très en deçà de son usage réel, car moins de 10 millions d’hectares seraient exploités, soit à peine une fraction de ce potentiel.

Ce décalage entre richesse foncière et faible mise en valeur résume une partie du paradoxe congolais. La RDC est souvent décrite comme un pays agricole par nature, mais son agriculture demeure majoritairement de subsistance, peu mécanisée et mal reliée aux marchés. La FAO rappelle que près de 70 % de la population vit en milieu rural et dépend de l’agriculture familiale, tandis que les cultures vivrières dominantes restent le manioc, le maïs, le riz, la banane plantain et l’arachide.

Les routes, nerf discret de la souveraineté alimentaire

Le principal verrou n’est pas la terre elle-même, mais ce qui la relie au reste du pays. Les routes de desserte agricole, ces axes secondaires qui permettent d’acheminer les récoltes des villages vers les marchés, sont fréquemment dégradées ou impraticables. La Banque mondiale a déjà souligné que le mauvais état des infrastructures pèse lourdement sur les coûts de transport et les pertes économiques, y compris pour l’agriculture. La FAO, de son côté, insiste depuis longtemps sur l’effet direct de l’enclavement des zones de production sur l’évacuation des vivres vers Kinshasa et les grands centres urbains.

Ce sujet revient aujourd’hui au premier plan des politiques publiques. En janvier 2025, le gouvernement congolais a annoncé vouloir réhabiliter chaque année plus de 11 000 kilomètres de routes de desserte agricole prioritaires et 38 000 kilomètres de routes ordinaires, dans la continuité du Programme de développement local des 145 territoires, qui prévoit aussi la remise en état de 38 000 kilomètres de routes rurales. À l’échelle provinciale, la Banque africaine de développement a déjà montré que des tronçons réhabilités dans le Kasaï ont facilité la vente des produits agricoles et rapproché les habitants des axes praticables.

Vivrier, maraîchage et cultures de rente : trois vitesses pour un même secteur

Dans les campagnes congolaises, l’agriculture ne se limite pas aux grandes cultures. Le maraîchage connaît aussi une montée en puissance, notamment à l’est du pays, avec les choux, radis, carottes et autres légumes destinés aux marchés urbains. Cette dynamique répond à une demande croissante des villes, mais elle reste fragile tant que la conservation, l’accès à l’eau, l’énergie et le transport demeurent coûteux. Les producteurs doivent composer avec des pertes post-récolte élevées et des débouchés irréguliers.

Les cultures vivrières, elles, assurent l’essentiel de l’alimentation quotidienne. Le manioc reste la base du régime alimentaire dans une grande partie du pays, tandis que le maïs, le riz, les bananes plantain et les arachides jouent un rôle complémentaire important. Cette production soutient les ménages ruraux, mais elle ne suffit pas toujours à couvrir la demande nationale, ce qui explique la dépendance persistante aux importations alimentaires.

Les cultures de rente racontent une autre histoire, celle d’un potentiel partiellement perdu. Le café a fortement reculé depuis ses années fastes des décennies passées, et l’huile de palme, dont la RDC fut autrefois un exportateur de premier plan, n’a jamais retrouvé sa place d’avant. Le cacao reste, lui, une filière de relance fréquemment citée par les autorités, au même titre que le café, le thé ou le gingembre dans les documents de stratégie exportatrice. Mais sans routes fiables, sans transformation locale et sans financement adapté, ces filières restent exposées aux à-coups du marché.

Une question de financement, mais aussi d’arbitrage national

Le débat sur l’agriculture congolaise est aussi un débat sur l’allocation des ressources publiques. Plusieurs experts congolais défendent l’idée d’affecter une partie des recettes minières au développement agricole. L’argument est simple : les mines attirent plus vite les capitaux étrangers, mais l’agriculture peut créer davantage d’emplois et irriguer les économies locales, surtout dans un pays où une large majorité de la population vit hors des grandes villes. Le gouvernement lui-même a placé l’agriculture, la pêche, l’élevage et le désenclavement rural parmi ses priorités récurrentes.

Cette logique compte pour les grandes exploitations, mais aussi pour les petits producteurs. Dans les provinces, l’agriculture fait vivre des familles entières, souvent sur de très petites surfaces, avec peu d’intrants et peu d’accès au crédit. La FAO souligne que les producteurs se heurtent encore à l’absence de routes praticables, au coût du transport, à la faiblesse de la transformation locale et à l’instabilité des prix rémunérateurs. Autrement dit, le problème n’est pas seulement de produire plus, mais de garder la valeur ajoutée dans le pays.

Dans ce contexte, la formule d’« État pivot » sur le plan alimentaire prend tout son sens. Ce terme renvoie à un pays capable, par sa taille, ses terres et sa position géographique, de peser sur l’équilibre alimentaire d’une région entière. La RDC a cette capacité théorique. La FAO et des sources onusiennes rappellent qu’avec ses terres arables, le pays pourrait nourrir bien au-delà de sa population actuelle, même si ces estimations relèvent d’un potentiel et non d’une réalité immédiatement accessible.

Ce que cela dit de la RDC et de l’Afrique centrale

À l’échelle régionale, l’enjeu dépasse la seule frontière congolaise. La RDC est un vaste marché, un bassin agricole et un pays charnière entre l’Afrique centrale, l’Afrique australe et l’Afrique de l’Est. Si ses corridors ruraux se modernisent, ils peuvent alléger la pression sur les importations, soutenir les villes et renforcer les échanges dans l’espace régional, notamment avec les voisins de la Communauté d’Afrique de l’Est et de la SADC, auxquelles Kinshasa appartient désormais ou coopère étroitement selon les cadres.

Mais cette perspective suppose une continuité politique et budgétaire. Le véritable test ne se jouera pas dans les discours sur l’abondance des terres. Il se jouera dans la réhabilitation des pistes rurales, dans la baisse des coûts de transport, dans l’irrigation, dans la conservation et dans le financement des filières. C’est à ce niveau que se décidera la différence entre un potentiel impressionnant sur le papier et une puissance agricole concrète pour les Congolais, à Kinshasa comme dans les provinces.