Une affaire criminelle qui touche aussi à la frontière entre pouvoir, justice et image de l’Ouganda
À Kampala, une procédure d’extradition peut parfois dire plus qu’un simple dossier pénal. Elle teste la capacité d’un État à faire respecter ses propres règles, tout en gérant les zones grises entre réseaux politiques, sécurité et relations avec l’étranger. Dans le cas de Michael Katungi Mpeirwe, ancien officier ougandais, la justice place désormais la question sur un terrain très sensible : celui d’un homme présenté par les autorités américaines comme un acteur d’un vaste projet d’armement et de trafic, et par ses soutiens comme un justiciable qui conteste une procédure lourde de conséquences.
L’enjeu dépasse le seul destin d’un prévenu. En Ouganda, où le ministère de la Justice pilote la phase administrative de l’extradition, le dossier rappelle que la remise d’une personne à un autre État obéit à un encadrement précis prévu par l’Extradition Act, un texte qui organise le transfert de personnes accusées ou condamnées à l’étranger. Dans la région, l’Ouganda reste aussi ancré dans la Communauté d’Afrique de l’Est, espace d’intégration où Kampala cherche à projeter une image de stabilité institutionnelle et de coopération judiciaire.
Ce que la justice de Kampala a tranché
Le vendredi 28 août 2026, le Buganda Road Chief Magistrate’s Court a ordonné que Michael Katungi Mpeirwe reste détenu en attendant la décision du ministre ougandais de la Justice sur sa possible remise aux États-Unis. La magistrate Ritah Kidasa Neumbe a rejeté les objections préliminaires de la défense, y compris l’argument d’une immunité diplomatique invoquée au titre d’anciennes fonctions. La cour a estimé que le seuil légal requis pour la poursuite de l’extradition était atteint.
Le dossier américain, lui, remonte à un acte d’accusation rendu public en avril 2025 par le bureau du procureur fédéral en Virginie orientale. Il vise quatre personnes, dont Katungi, et décrit une conspiration qui aurait commencé en septembre 2022. Selon ce document, les suspects auraient cherché à fournir à des cartels mexicains, notamment le Cartel de Jalisco Nueva Generación, des armes de guerre et du matériel militaire, parmi lesquels des mitrailleuses, des lance-roquettes, des grenades, des mines antipersonnel, des équipements de vision nocturne et des armes antiaériennes. Le texte mentionne aussi des efforts pour masquer la destination finale des cargaisons à l’aide de documents d’utilisateur final.
Les procureurs américains affirment en outre qu’une expédition test de 50 fusils AK-47 aurait été organisée depuis la Bulgarie. La valeur de l’arsenal envisagé a été évaluée à environ 53,7 millions d’euros, soit près de 58 millions de dollars. À ce stade, il s’agit d’allégations judiciaires. Elles n’équivalent pas à une condamnation, et la défense de Katungi conteste toujours les poursuites.
Pourquoi ce dossier embarrasse davantage que d’autres
Michael Katungi Mpeirwe n’est pas apparu dans ce dossier comme un simple nom de plus. La presse ougandaise le présente comme un ancien directeur des affaires de la diaspora au sein de la Patriotic League of Uganda, mouvement politique et civique dirigé par le général Muhoozi Kainerugaba, fils du président Yoweri Museveni. Le site du mouvement confirme que la PLU a été lancée en février 2024 à Naguru, à Kampala, et qu’elle se présente comme une organisation enracinée dans la galaxie du parti au pouvoir.
Cette proximité donne au dossier une portée politique évidente, même si le contentieux demeure d’abord pénal. Dans un pays où l’appareil sécuritaire occupe une place centrale dans la vie publique, la moindre affaire mêlant un ancien militaire, une structure proche du pouvoir et une demande judiciaire venue de Washington est immédiatement lue comme un test de transparence. Pour le gouvernement, l’enjeu est double : montrer que la justice suit son cours, sans protection spéciale pour les figures proches du centre du pouvoir, et éviter que l’affaire soit perçue comme une concession faite à l’étranger.
Pour la société ougandaise, le cas Katungi pose aussi une question très concrète : celle de la frontière entre engagement politique, passé sécuritaire et responsabilité individuelle. La magistrate a d’ailleurs rappelé que la cour n’était pas appelée à juger la culpabilité de l’intéressé à ce stade, mais à vérifier si les pièces produites par les autorités américaines et relayées par le parquet ougandais satisfaisaient au seuil exigé pour un renvoi. Autrement dit, la décision ne tranche pas le fond du dossier. Elle maintient la pression judiciaire.
Ce que l’Ouganda surveille désormais, au-delà de ses frontières
La suite dépend maintenant d’un moment décisif : la décision du ministre de la Justice et des Affaires constitutionnelles. En Ouganda, la loi prévoit qu’une extradition passe par une phase judiciaire puis par un acte de l’exécutif. Ce détail institutionnel compte, car il place le gouvernement au centre d’un dossier suivi à la fois par les chancelleries, les médias régionaux et les milieux politiques locaux.
La portée est aussi régionale. Le dossier touche des réseaux qui, selon l’acte d’accusation américain, traversent plusieurs pays africains, avec des ressortissants bulgare, kényan, tanzanien et ougandais. Dans une Afrique de l’Est où la coopération judiciaire progresse par à-coups, cette affaire rappelle combien les trafics d’armes et les circuits de faux documents circulent plus vite que les réponses administratives. Pour Kampala, l’enjeu est donc de préserver sa crédibilité dans la lutte contre les trafics transnationaux, tout en évitant que l’affaire ne soit réduite à une simple lecture de politique intérieure.
À l’échelle du continent, le dossier Katungi illustre une réalité plus large : les contentieux de sécurité ne s’arrêtent plus aux frontières nationales. Ils mobilisent des magistratures locales, des demandes d’extradition, des textes hérités de l’époque postcoloniale et des chaînes d’enquête internationales. L’Ouganda, comme d’autres États de l’Union africaine, est désormais jugé aussi sur sa capacité à traiter ces dossiers avec méthode, sans favoritisme et sans précipitation. C’est là que se joue, souvent, une part discrète mais décisive de la souveraineté.