À Ressano Garcia, ville mozambicaine de passage sur la frontière sud-africaine, les camions de minerai font vivre un axe commercial majeur. Ils soulèvent aussi des questions sur la pollution, la sécurité des habitants et la possibilité de documenter les abus. La mort du blogueur Mano Shottas a placé ces enjeux au même endroit, au bord d’une route où circulent chaque jour des cargaisons destinées aux marchés mondiaux.

Une mort filmée dans une période de fortes tensions

Albino José Síbia, connu sous le nom de Mano Shottas, a été abattu le 12 décembre 2024 à Ressano Garcia, dans la province de Maputo. Il diffusait en direct une intervention policière pendant une manifestation. Les images montrent des tirs, puis le blogueur blessé, qui dit avoir été atteint. Il est mort quelques heures plus tard, selon le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) et Amnesty International.

La manifestation dénonçait notamment les effets du transport de chrome. Des habitants s’inquiétaient de possibles contaminations de l’eau et des sols par les résidus de minerai. La police aurait tiré alors que Mano Shottas filmait une intervention près d’habitations. Ces circonstances ont été rapportées par des témoins et des organisations de défense des droits humains ; elles appellent une enquête indépendante pour établir les responsabilités.

Une investigation de Forbidden Stories a examiné les images disponibles et fait analyser leur bande sonore par un spécialiste. Son enquête situe les forces de l’ordre dans la zone d’où les tirs auraient pu provenir. Cette analyse constitue un élément à vérifier dans le cadre judiciaire ; elle ne remplace pas une expertise officielle ni une décision de justice.

Le 30 décembre 2024, le Centre pour la démocratie et les droits humains (CDD), organisation mozambicaine, a déposé une plainte civile contre l’État. Le CPJ rapporte qu’aucune enquête n’avait été annoncée au moment de ses dernières informations. Le ministère mozambicain de la Justice et le ministère de l’Intérieur n’ont pas répondu aux questions adressées par les enquêteurs de Forbidden Stories. L’absence de réponse ne permet pas, à elle seule, de conclure sur l’état d’éventuelles démarches judiciaires ultérieures.

Un corridor commercial, des impacts locaux

Ressano Garcia relie le Mozambique à l’Afrique du Sud et se trouve sur le corridor logistique de Maputo. Celui-ci conduit vers le port de la capitale mozambicaine, qui sert aussi de débouché aux marchandises sud-africaines. D’après des données citées par l’Associated Press, 53 % du minerai et du concentré de chrome exportés par l’Afrique du Sud en 2023 ont transité par Maputo. Le chiffre souligne le poids régional de cet axe, mais ne mesure pas à lui seul les flux observés à Ressano Garcia.

À l’échelle locale, la circulation des poids lourds signifie encombrements, poussières et risques de déversement. Une enquête récente de Forbidden Stories décrit des chargements nettoyés ou des résidus déversés près de la route et de cours d’eau, parfois durant la nuit. Des riverains et agriculteurs sud-africains interrogés disent craindre pour la qualité de l’eau et des sols. Les autorités environnementales sud-africaines ont indiqué poursuivre des vérifications, tout en reconnaissant la difficulté de constater des déversements nocturnes.

Il faut distinguer les risques potentiels des contaminations confirmées. Le chrome existe sous plusieurs formes, dont la toxicité varie. Les éléments disponibles ne permettent pas d’établir ici l’ampleur d’une exposition ni ses effets sanitaires dans les communautés riveraines. Des prélèvements indépendants, publiés et répétés seraient nécessaires pour mesurer la situation et identifier les éventuelles responsabilités.

La chaîne économique dépasse la frontière. Le minerai sud-africain rejoint le port de Maputo avant d’être acheminé vers des marchés internationaux, notamment pour la fabrication d’acier inoxydable. Les recettes et les emplois liés au transport ne se répartissent pas nécessairement comme les nuisances : les opérateurs bénéficient d’un corridor efficace, tandis que les habitants proches des routes et des zones de chargement supportent davantage le bruit, la poussière et les risques environnementaux.

Informer sous pression après une élection contestée

La mort de Mano Shottas s’inscrit dans une période de tensions nationales. Les élections générales du 9 octobre 2024, remportées par le Frelimo selon les résultats proclamés, ont été contestées par l’opposition. Des manifestations ont suivi dans plusieurs régions. Amnesty International documente, entre le 21 octobre 2024 et le 24 janvier 2025, des usages illégaux de la force, des arrestations et des restrictions d’accès à l’information. Ces constats plus larges donnent un contexte au travail du blogueur, sans établir à eux seuls les circonstances précises de sa mort.

La couverture des obsèques a également été marquée par des violences. MISA Mozambique, organisation de défense de la liberté de la presse, a rapporté qu’un journaliste de la chaîne numérique SPM TV avait été blessé par balle le 14 décembre, alors qu’il filmait les funérailles. Ce fait rappelle que le risque ne concerne pas seulement les reporters employés par de grands médias. Dans les villes secondaires et les zones frontalières, les téléphones et les réseaux sociaux sont parfois les principaux outils pour rendre compte d’événements locaux.

Cette documentation citoyenne élargit l’accès à l’information, mais expose davantage celles et ceux qui filment. Des menaces auraient visé des personnes interrogées sur les déversements de minerai, selon les témoignages recueillis par Forbidden Stories. Quand les témoins demandent l’anonymat, ou renoncent à parler, les enquêtes sur l’environnement et les activités économiques deviennent plus difficiles. Les communautés disposent alors de moins de moyens pour faire reconnaître un dommage éventuel.

Un enjeu pour le Mozambique et l’Afrique australe

Le dossier interpelle les institutions mozambicaines : une plainte a été déposée, mais la transparence sur le suivi judiciaire reste essentielle pour établir les faits et répondre à la famille. Il concerne aussi l’Afrique du Sud, d’où part le minerai, et les organismes chargés de contrôler son transport et ses éventuels résidus. La coopération entre les deux pays compte, car les flux franchissent la frontière tandis que leurs conséquences environnementales peuvent toucher des communautés des deux côtés.

La Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), organisation régionale dont le Mozambique et l’Afrique du Sud sont membres, intervient notamment sur la coopération économique et la gouvernance. Son rôle ne se substitue ni aux enquêtes nationales ni aux tribunaux. Mais la sécurité des journalistes, l’accès à l’information et le contrôle des corridors commerciaux sont des sujets qui dépassent une seule localité : ils concernent la confiance dans les institutions et les conditions d’un commerce régional durable.

Les prochaines étapes décisives restent concrètes : savoir si une enquête judiciaire a été ouverte, publier ses conclusions, et rendre accessibles des données fiables sur la qualité de l’eau et des sols. À Ressano Garcia, l’enjeu est double : protéger le droit des habitants à connaître les effets du trafic minier et garantir que les personnes qui documentent ces questions puissent travailler sans violence ni menace.