Une saisie record ne dit pas, à elle seule, combien de cocaïne circule en Tunisie. Mais elle pose une question concrète : les contrôles interceptent-ils davantage de cargaisons, ou les réseaux tentent-ils d’en faire entrer plus ? Pour les familles et les professionnels de santé, l’enjeu dépasse les chiffres des douanes : il concerne aussi l’accès des jeunes aux substances et aux soins.
Des routes régionales, un marché qui évolue
La Tunisie se trouve au carrefour de routes nord-africaines. Sa frontière avec la Libye s’étend dans une région où les trafics empruntent des itinéraires transfrontaliers. Un rapport de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), publié en janvier 2025, décrit les dynamiques du trafic en Libye et dans l’ensemble de l’Afrique du Nord. Il souligne l’évolution des circuits et des substances, sans réduire le rôle de la Tunisie à celui d’un simple territoire de transit. Le rapport de l’ONUDC sur le trafic en Libye et en Afrique du Nord inscrit ainsi le sujet dans un contexte régional.
La proximité géographique ne suffit toutefois pas à expliquer chaque saisie. Les cargaisons interceptées dépendent aussi des contrôles, des renseignements disponibles et des méthodes des réseaux. Les volumes saisis ne mesurent donc ni directement la consommation intérieure, ni la quantité totale passée entre les mailles du filet.
Un niveau de saisies en hausse, sans mesure directe de la consommation
Entre janvier et septembre 2026, les douanes tunisiennes ont saisi plus de 101 kilogrammes de cocaïne, selon des chiffres attribués à leur porte-parole, Chokri Jabri. Le total dépassait déjà les 94 kilogrammes annoncés pour l’ensemble de 2025. En 2024, les saisies douanières avaient dépassé 33 kilogrammes. Ces données ont été rapportées par deux médias tunisiens à partir des déclarations douanières. Directinfo et Webdo ont repris le bilan communiqué par les autorités.
Cette progression est nette, mais elle ne prouve pas, à elle seule, que la consommation a augmenté dans les mêmes proportions. Une hausse des saisies peut refléter des tentatives plus nombreuses, des cargaisons plus importantes ou une meilleure capacité de détection. Pour établir les usages, il faut des enquêtes de population et des données sanitaires, distinctes des statistiques de contrôle.
Les autorités tunisiennes ont également évoqué une intensification du trafic à la frontière libyenne. Cette explication leur est attribuable : les chiffres de saisie ne permettent pas, sans données détaillées sur les itinéraires, d’établir quelle part des cargaisons venait de Libye. La prudence est d’autant plus nécessaire que les réseaux peuvent modifier leurs routes et combiner plusieurs modes de transport.
Chez les jeunes, distinguer les signaux des estimations
Des acteurs de terrain, notamment à Sfax, décrivent un rajeunissement des personnes accompagnées et une disponibilité accrue de substances variées. Le cannabis, les médicaments détournés de leur usage et les stimulants figurent parmi les produits évoqués. Ces observations associatives alertent sur des situations vécues, mais elles ne remplacent pas une enquête nationale représentative.
Un chiffre parfois avancé dans le débat public — selon lequel environ 33 % des 15-35 ans auraient déjà expérimenté une drogue — n’a pas pu être confirmé par une seconde source indépendante consultée. Il ne peut donc pas être présenté comme une mesure établie. Les résultats de l’enquête scolaire MedSPAD III, menée auprès d’adolescents tunisiens de 15 à 17 ans, fournissent un repère plus circonscrit : le cannabis y apparaît comme la substance illicite la plus fréquemment déclarée. Le rapport MedSPAD III sur les lycéens en Tunisie porte sur des élèves scolarisés et ne décrit donc pas tous les jeunes du pays.
Les canaux de distribution évoluent aussi. Les professionnels interrogés signalent des contacts autour des établissements scolaires et sur les réseaux sociaux. Cette alerte souligne l’importance de la prévention et du repérage, mais elle ne permet pas de quantifier l’ampleur de ces pratiques à l’échelle nationale.
La réponse sanitaire reste un enjeu national
Le défi ne se limite pas au démantèlement des filières. Il concerne aussi la prévention, l’accompagnement psychologique et social, ainsi que la continuité des soins. Les besoins peuvent varier fortement entre Tunis, les villes côtières comme Sfax et les régions moins bien dotées en services spécialisés. Les jeunes, les familles et les personnes dépendantes ne rencontrent pas les mêmes obstacles d’accès à l’aide.
Les données sur le nombre de structures publiques de désintoxication disponibles en Tunisie restent difficiles à vérifier à partir de sources indépendantes. Il serait donc imprudent de présenter comme établi le chiffre de dix-huit centres parfois cité. Des informations publiées en 2026 font état de services spécialisés et de projets d’extension, mais le nombre d’établissements ne renseigne pas, à lui seul, sur leur capacité, leur répartition territoriale ni les délais de prise en charge.
La question se rattache aussi au cadre juridique tunisien sur les stupéfiants, dont l’application fait l’objet de débats entre réponse pénale et accompagnement sanitaire. Une politique centrée uniquement sur les interpellations risque de laisser sans réponse les besoins de prévention et de traitement. À l’inverse, les soins ne remplacent pas l’action contre les réseaux qui organisent l’approvisionnement et tirent profit de la dépendance.
Une vigilance qui dépasse les frontières tunisiennes
Les routes de la drogue ne s’arrêtent pas aux frontières nationales. La coopération entre la Tunisie et ses voisins, notamment la Libye, compte pour suivre les itinéraires et partager des informations. Le rapport de l’ONUDC sur l’Afrique du Nord rappelle cette dimension régionale. Pour l’Union africaine, le sujet rejoint les enjeux plus larges de santé publique, de criminalité transnationale et de coordination entre États.
Dans les prochains mois, deux types d’indicateurs aideront à mieux comprendre la situation : les prochains bilans douaniers, qui éclaireront l’évolution des interceptions, et des enquêtes sanitaires actualisées, nécessaires pour mesurer les usages et les besoins de soins. Sans ces deux volets, la hausse des saisies restera un signal important, mais incomplet, sur le marché des drogues en Tunisie.