Pour les Rwandais qui ont trouvé refuge en Ouganda, la frontière n’efface pas toujours les risques liés à l’exil. La mort de Robert Kabera, ancien militaire devenu critique du pouvoir de Kigali, pose désormais une question concrète aux autorités de Kampala : comment protéger les réfugiés et établir les faits sans présumer des responsables ?

Une enquête ouverte dans le district de Mpigi

Le corps de Kabera a été découvert le samedi 17 octobre 2026 dans le secteur de Kamengo, dans le district de Mpigi, au sud-ouest de Kampala. La police ougandaise a confirmé son identité le lundi 19 octobre. Son frère et des habitants l’ont reconnu, selon la porte-parole régionale de la police citée par le média ougandais Daily Monitor et l’agence Associated Press.

Les enquêteurs ont indiqué que sa tête n’avait pas été retrouvée. La police a ouvert une enquête sur un meurtre, mais n’a pas annoncé de mobile établi ni désigné de suspect. Elle cherche notamment à reconstituer les derniers déplacements de Kabera. Les détails sur son arrivée dans le secteur et les personnes qui l’accompagnaient restent, à ce stade, des éléments rapportés et doivent être vérifiés par les enquêteurs.

Ancien sergent-major des forces rwandaises, Kabera avait quitté le Rwanda en 2020 et s’était installé en Ouganda. Connu aussi sous le nom de « Sergent Robert », il publiait des vidéos et des chansons sur YouTube, où il critiquait les autorités rwandaises. Les informations disponibles ne permettent pas de conclure que son activité politique est liée à sa mort.

Un exil marqué par des accusations contradictoires

Le parcours de Kabera était également contesté. Après son départ, les autorités rwandaises l’ont accusé d’infractions sexuelles, accusations qu’il rejetait publiquement. Ces allégations ne constituent pas une preuve de culpabilité. Elles ne permettent pas davantage d’expliquer le meurtre, dont les circonstances restent à établir.

Son séjour en Ouganda avait déjà suscité des inquiétudes. Dans un rapport publié en 2023, l’organisation Human Rights Watch a documenté le cas de Kabera et décrit les pressions et risques auxquels peuvent être confrontés des opposants rwandais en exil. Le rapport indique notamment qu’il avait signalé des menaces et qu’il avait été arrêté en Ouganda en 2022. Ce contexte documenté justifie que les autorités examinent toutes les pistes, mais ne prouve pas qui a tué Kabera ni pourquoi.

La prudence est essentielle : ni l’opposition rwandaise ni les autorités de Kigali ne peuvent être tenues pour responsables sur la seule base de son profil. La police ougandaise doit établir les faits à partir des preuves disponibles, notamment les témoignages, les résultats médico-légaux et les éventuelles traces de ses déplacements. À ce stade, les enquêteurs disent ne pas disposer d’indice ferme sur le mobile.

La responsabilité de l’État qui accueille

Pour Kampala, l’affaire dépasse la seule recherche des auteurs. L’Ouganda accueille des réfugiés de plusieurs pays voisins, dont le Rwanda. La protection de ces personnes relève des autorités du pays d’accueil. Elle suppose que les menaces signalées soient prises au sérieux et que l’enquête puisse avancer sans pression politique.

Le précédent de Kabera rend cette exigence particulièrement sensible. Human Rights Watch rapporte que, lorsqu’il vivait en Ouganda, il avait déjà exprimé des craintes pour sa sécurité et avait fait l’objet d’interventions des forces de sécurité. Ces éléments doivent être pris en compte dans l’examen de sa protection passée, sans être confondus avec une preuve sur les circonstances de son décès.

Pour les réfugiés rwandais installés dans le pays, la mort d’un ancien militaire connu sur les réseaux peut renforcer un sentiment d’insécurité. Cela ne signifie pas que tous sont exposés au même risque. Mais les personnes engagées dans des activités politiques, médiatiques ou militantes peuvent avoir des besoins de protection différents. Les autorités devront entendre les proches et les témoins, tout en évitant de diffuser des accusations non vérifiées.

Un enjeu bilatéral et régional

L’Ouganda et le Rwanda sont tous deux membres de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), une organisation qui rassemble plusieurs États de la région autour de la coopération économique et politique. Leurs relations comptent pour les échanges, la circulation des personnes et la sécurité régionale. Une enquête crédible est donc importante non seulement pour la famille de Kabera, mais aussi pour préserver la confiance entre communautés vivant de part et d’autre de la frontière.

Cette confiance a déjà été mise à l’épreuve par les tensions entre Kampala et Kigali, notamment autour de la sécurité frontalière et des accusations croisées de soutien à des groupes hostiles. Ces épisodes ne permettent pas de tirer de conclusion sur le meurtre de Kabera. Ils rappellent toutefois que toute accusation formulée avant la fin de l’enquête pourrait rapidement prendre une dimension diplomatique.

Plus largement, des organisations de défense des droits humains ont documenté des cas de menaces, d’enlèvements et de violences visant des Rwandais en exil dans différents pays. Human Rights Watch décrit ces pratiques comme des formes possibles de répression transfrontalière. Ce constat général ne peut pas être appliqué automatiquement à l’affaire Kabera : chaque élément doit être établi séparément.

Les faits à établir dans les prochains jours

La suite dépendra des conclusions médico-légales, de l’identification d’éventuels suspects et de la vérification du dernier itinéraire de Kabera. Les autorités devront aussi préciser si des demandes de protection avaient été formulées récemment et quelles mesures avaient été prises. Aucun de ces éléments ne permet, à ce stade, d’annoncer un mobile ou une responsabilité.

Pour l’Ouganda, l’enjeu est double : rendre compte d’un meurtre commis sur son territoire et garantir que les réfugiés, quelle que soit leur nationalité, puissent vivre sans intimidation. Pour la région, la manière dont l’enquête sera conduite comptera autant que ses conclusions. Une réponse fondée sur des preuves peut limiter les rumeurs et éviter que ce drame ne soit instrumentalisé dans les rapports déjà sensibles entre Kampala et Kigali.