Dans l’Ouest-Nil, une centrale solaire devient un test pour le réseau ougandais

À Ombachi, dans le district de Madi Okollo, la mise en service d’Ituka dépasse le seul cadre d’un chantier énergétique. Elle dit quelque chose de plus large : en Ouganda, le problème n’est plus seulement de produire davantage d’électricité, mais de l’acheminer sans fragiliser un réseau déjà très sollicité. Le pays a franchi le cap des 2 000 MW installés, mais l’intégration des nouvelles capacités variables, comme le solaire et l’éolien, est désormais le vrai sujet technique.

Cette question est particulièrement sensible dans la sous-région Ouest-Nil, longtemps éloignée des grands centres de consommation. Kampala, la capitale, concentre encore l’essentiel de la demande industrielle et urbaine. Mais les nouveaux investissements cherchent aussi à corriger des poches d’isolement énergétique à l’intérieur du pays. Dans ce contexte, la construction de lignes à 132 kV et de postes de transformation n’est pas un détail d’ingénierie. C’est l’ossature qui permet à la politique énergétique de tenir ses promesses.

Ce que l’on sait d’Ituka et du calendrier du projet

Le projet Ituka a été développé par AMEA Power, groupe émirati actif dans plusieurs marchés africains. Sa centrale affiche une puissance de 24 MWp, avec une injection annoncée jusqu’à 20 MWac, via la ligne Lira-Gulu-Nebbi-Arua 132 kV. L’actif comprend aussi une sous-station de 25 MVA. L’électricité sera vendue à l’Uganda Electricity Transmission Company Limited, ou UETCL, dans le cadre d’un contrat d’achat sur 20 ans.

Le projet n’est pas né en un jour. Le gouvernement ougandais l’avait autorisé en 2022 avec un tarif de 0,08 dollar par kilowattheure. L’accord d’achat d’électricité et l’accord de mise en œuvre ont été signés en septembre 2023. Le financement a ensuite été consolidé pendant la COP28 avec un engagement d’environ 19 millions de dollars de dette du Emerging Africa Infrastructure Fund, avant le démarrage officiel des travaux en août 2024.

AMEA Power présente Ituka comme son premier actif en Ouganda. Le groupe avait déjà indiqué, lors de la pose de la première pierre en août 2024, que ce projet serait le premier et le plus grand site solaire raccordé au réseau dans la région du West Nile. L’entreprise a aussi confirmé que le chantier est porté par Ituka West Nile Uganda Limited, une société de projet enregistrée en Ouganda.

Un réseau en croissance, mais presque à saturation pour le solaire et l’éolien

La lecture des chiffres de l’Autorité de régulation de l’électricité est claire. À la fin de 2025, l’Ouganda disposait d’une capacité installée de 2 098,6 MW, dont 1 721,7 MW hydroélectriques et 111,3 MW solaires. L’hydro reste donc la colonne vertébrale du système, tandis que le solaire pèse encore peu, même si sa part progresse.

Mais l’équation s’est durcie. En octobre 2025, l’ERA a indiqué que la capacité technique du réseau à absorber de nouveaux projets solaires et éoliens était déjà entièrement engagée, et elle a abaissé de 250 à 200 MW le plafond d’absorption ferme pour ces technologies. En clair, l’enjeu n’est plus seulement de délivrer des licences. Il faut aussi éviter qu’une croissance trop rapide de la production variable ne déstabilise le système.

Cette inflexion est importante pour les investisseurs comme pour les ménages. Pour les opérateurs, elle signifie qu’un projet peut être techniquement prêt, financé et autorisé, sans que le réseau soit encore capable de l’absorber sans contrainte. Pour les consommateurs, elle peut retarder l’arrivée d’une électricité plus diversifiée. En revanche, pour les zones mal desservies du nord-ouest, chaque mégawatt raccordé reste un signal concret de désenclavement.

Pourquoi le West Nile compte dans la stratégie énergétique ougandaise

La région du West Nile a longtemps dépendu de solutions coûteuses et limitées. L’un des intérêts d’Ituka est de s’appuyer sur la ligne 132 kV Lira-Gulu-Nebbi-Arua, un axe structurant du réseau national. UETCL a documenté ce corridor dans ses projets d’infrastructure, précisément pour améliorer la fiabilité de l’alimentation dans le nord et le nord-ouest du pays.

L’impact est donc double. D’un côté, l’État et l’acheteur public espèrent sécuriser une offre plus propre et plus stable. De l’autre, les territoires du West Nile peuvent espérer une meilleure qualité de service, utile aux petits commerces, aux services publics, à l’agro-transformation et aux activités informelles qui vivent d’une alimentation électrique régulière. La capitale politique est Kampala, mais la crédibilité de la transition énergétique se joue aussi loin des grands centres urbains.

Le projet arrive également dans un moment où l’Ouganda affiche une ambition de long terme. L’ERA rappelle que le pays veut diversifier son mix, réduire sa dépendance à l’hydraulique et avancer vers une trajectoire énergétique compatible avec ses objectifs climatiques. L’autorité cite aussi un plan de transition énergétique aligné sur l’Agenda 2063 de l’Union africaine, signe que la question n’est plus seulement nationale. Elle touche la place de l’Afrique de l’Est dans la transition énergétique du continent.

Un signal régional pour l’Afrique de l’Est et pour les futurs investissements

Ituka illustre un changement de méthode. Les développeurs privés ne peuvent plus raisonner comme si le permis et le financement suffisaient. Dans un pays membre de la Communauté d’Afrique de l’Est, les projets renouvelables doivent désormais s’aligner sur la disponibilité du réseau, sur les postes de transformation et sur les lignes d’évacuation. La question devient systémique. Elle dépasse le site lui-même.

Pour la région, le message est utile. Plusieurs pays d’Afrique de l’Est cherchent à attirer des capitaux vers le solaire, l’éolien ou les mini-réseaux. L’exemple ougandais montre que le développement de la production doit avancer avec celui du transport. Sans cela, la croissance des capacités peut se heurter à des plafonds techniques, même quand la demande sociale et industrielle existe.

La prochaine étape à surveiller n’est donc pas seulement la mise en production d’une centrale. C’est la capacité du système ougandais à absorber d’autres projets similaires, sans renvoyer les investisseurs vers l’attente ou le report. Dans un pays qui veut conjuguer accès, fiabilité et transition, Ituka n’est pas une fin. C’est un test de robustesse pour tout l’édifice électrique.