En Namibie, l’engrais vert quitte le stade des promesses

Dans la région d’Erongo, un projet agricole et énergétique avance là où beaucoup d’initiatives africaines s’arrêtent encore au discours : produire localement un intrant stratégique, l’ammoniac vert, pour nourrir les champs avant de nourrir les ports. Pour la Namibie, l’enjeu est concret. Il touche la facture des engrais, la sécurité alimentaire et la capacité du pays à créer de la valeur sur place.

Le dossier Dâures s’inscrit dans une trajectoire plus large. Windhoek cherche depuis plusieurs années à convertir son potentiel solaire et éolien en industrie, pas seulement en électricité. Cette logique rejoint aussi la dynamique régionale de la SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe, où les États veulent réduire leur dépendance aux importations d’intrants agricoles et d’énergie.

Un financement de développement pour faire passer le projet au niveau supérieur

Jeudi 10 septembre 2026, SDG Namibia One a annoncé avoir signé un accord avec Enersense Energy Namibia pour mobiliser jusqu’à 3,6 millions de dollars américains en faveur du projet Dâures Green Fertiliser. Le montant s’inscrit dans un budget de développement pouvant atteindre 7,07 millions de dollars.

Selon l’annonce, ces fonds serviront à financer les études d’ingénierie, les évaluations environnementales et sociales, les démarches de permis et le travail commercial nécessaire pour sécuriser des contrats d’achat. C’est une étape décisive. Sans acheteurs identifiés, un projet industriel peut rester théorique, même quand la ressource naturelle existe et que la technologie est connue.

Le montage bénéficie du soutien de l’Union européenne, dans le cadre de Global Gateway, ainsi que d’Invest International. Ce type de financement précoce est devenu central dans les projets d’hydrogène et d’ammoniac verts. Il réduit le risque initial et aide à transformer une idée industrielle en projet finançable.

Ce que Dâures veut produire, et pourquoi cela compte

Le projet repose sur un système combinant 60 MW de solaire, 10 MW d’éolien et 65 MWh de stockage. Cette électricité doit alimenter un électrolyseur de 40 MW. L’objectif annoncé est de produire jusqu’à 20 000 tonnes d’ammoniac vert et 80 000 tonnes de sulfate d’ammonium par an.

Le calendrier reste ambitieux. La clôture financière est attendue au deuxième trimestre 2028. Le démarrage commercial est annoncé pour le premier trimestre 2030. À ce stade, le projet reste donc dans une phase de maturation. Mais l’avancée financière montre qu’il sort du registre des intentions.

Le choix du débouché est, lui, stratégique. Dâures ne vise pas d’abord les marchés lointains. Le projet se positionne sur les besoins locaux et régionaux, notamment agricoles. C’est un point important dans un continent où les engrais coûtent cher, arrivent souvent tard et restent dépendants des cours mondiaux.

Un contre-modèle face à l’exportation quasi automatique

Le débat dépasse la Namibie. Dans son rapport Global Hydrogen Review 2026 sur l’Afrique, l’Agence internationale de l’énergie indique que plus de 80 % des capacités d’ammoniac annoncées sur le continent sont destinées à l’exportation. Elle souligne aussi que l’usage d’engrais en Afrique reste autour d’un sixième de la moyenne mondiale.

Ce déséquilibre explique pourquoi le cas namibien retient l’attention. Là où beaucoup de projets sont pensés pour alimenter les marchés européens ou asiatiques, Dâures affiche une logique différente : produire près des zones d’usage, pour l’agriculture locale et les circuits régionaux. C’est une orientation plus proche des priorités de développement du continent.

L’enjeu est aussi économique. Produire un engrais sur place peut réduire l’exposition aux variations internationales, limiter les coûts logistiques et renforcer les filières agricoles. Pour les producteurs, cela peut signifier un accès plus prévisible à l’intrant. Pour l’État, cela ouvre la voie à plus de valeur ajoutée locale. Pour les investisseurs, cela crée un test grandeur nature de la rentabilité d’un modèle centré sur la demande africaine.

La Namibie cherche sa place dans la chaîne de valeur verte

La Namibie ne part pas de zéro. Le pays a déjà engagé une stratégie autour de l’hydrogène et des industries connexes. L’Union européenne a, de son côté, fait de la Namibie un terrain prioritaire de coopération sur les matières premières, les énergies renouvelables et l’hydrogène vert. Le dossier Dâures s’insère dans cette architecture plus large, où l’enjeu n’est pas seulement climatique, mais industriel.

Cette orientation parle aussi à l’économie namibienne dans son ensemble. Le pays reste dépendant de ses exportations minières et de quelques grands secteurs. Développer des chaînes de valeur nouvelles, comme l’ammoniac vert et les engrais, peut élargir la base productive. Cela peut aussi créer des emplois qualifiés dans l’ingénierie, l’environnement, la maintenance et la logistique.

Mais rien n’est automatique. Les projets verts de cette ampleur ont besoin d’eau, d’électricité, de règles claires, de formation et d’acheteurs stables. Ils doivent aussi convaincre une population qui attend des retombées visibles, pas seulement des annonces internationales. Dans ce dossier, la question centrale sera donc simple : la Namibie pourra-t-elle convertir son potentiel renouvelable en intrants agricoles accessibles et en industrie locale durable ?

À l’échelle continentale, Dâures sert de signal. Il montre qu’un autre usage de l’ammoniac vert est possible : pas seulement une marchandise d’exportation, mais un outil de souveraineté agricole. Si le projet tient ses délais et sécurise ses contrats, il pourrait alimenter une nouvelle manière de penser l’hydrogène en Afrique australe, plus proche des besoins du marché intérieur et des économies voisines.