Quand une pêcherie ferme, la mer gagne du temps pour renouveler ses ressources. Mais à Nouakchott et dans les ports mauritaniens, ce répit écologique se traduit aussi par des journées sans prises ni revenus pour certains pêcheurs et mareyeurs. La fermeture du poulpe, espèce majeure pour l’exportation, pose donc une question concrète : comment protéger le stock sans faire porter l’essentiel du coût aux acteurs les plus vulnérables de la filière ?

Une fermeture pensée pour le cycle du poulpe

À l’automne 2024, les autorités mauritaniennes ont suspendu la pêche céphalopodière dans les eaux nationales. Une annonce ministérielle relayée le 25 septembre prévoyait l’entrée en vigueur de la fermeture le 1er octobre. Le texte concernait notamment la pêche au poulpe et la pêche hauturière de fond, avec des exceptions pour certaines activités ciblant les crustacés et le merlu noir. La mesure devait être précisée par des arrêtés complémentaires. Le compte rendu de l’annonce de fermeture en Mauritanie ne confirme donc pas une entrée en vigueur le 10 octobre, date avancée dans certains récits de l’événement.

La décision s’appuie sur les avis scientifiques de l’Institut mauritanien de recherches océanographiques et des pêches (IMROP). Le poulpe commun se reproduit toute l’année, avec deux périodes particulièrement actives, au printemps et en automne. Selon l’institut, les arrêts biologiques visent à protéger ces phases de reproduction et de recrutement, c’est-à-dire l’arrivée de jeunes individus dans la population exploitable. La note de l’IMROP sur l’état du stock de poulpe rappelle aussi que l’espèce a une durée de vie courte et une croissance rapide.

La protection des jeunes poulpes compte directement pour l’avenir des captures. Dans une campagne de suivi publiée par l’IMROP en 2021, les individus de moins de 500 grammes représentaient 39 % des captures observées dans les zones étudiées. Ce résultat décrit cette campagne précise ; il ne constitue pas, à lui seul, une estimation de la situation en 2024. Les données de cette campagne scientifique illustrent néanmoins l’intérêt de surveiller la taille des prises et l’évolution du stock.

Des effets différents selon les métiers

Au marché de la Cité Plage, à Nouakchott, les pêcheurs artisanaux expliquent que l’arrêt ne touche pas tous les équipages de la même façon. Certains peuvent se reporter sur d’autres espèces autorisées, comme le calamar ou des poissons côtiers. D’autres, spécialisés dans la capture du poulpe, ont moins de solutions immédiates. Pour eux, la fermeture peut signifier l’interruption de l’activité, sans garantie de revenu de remplacement.

Les mareyeurs, qui achètent les prises en gros avant leur vente ou leur transformation, subissent à leur tour la baisse des débarquements. Leurs dépenses ne s’arrêtent pas forcément avec la pêche : transport, glace, carburant et fonctionnement des points de vente continuent de peser. Les professionnels interrogés dans le récit de la période dénonçaient aussi une application qu’ils jugeaient inégale entre petites unités et grands navires. Cette accusation doit rester attribuée aux acteurs concernés ; les éléments consultés ne permettent pas d’en mesurer ici l’ampleur ni de vérifier chaque infraction alléguée.

La question du contrôle est centrale. Une fermeture protège réellement la ressource si elle s’applique aux différentes catégories de pêcheurs et si les infractions peuvent être repérées en mer comme au débarquement. Sans cela, les acteurs qui respectent la règle risquent de supporter seuls le manque à gagner, tandis que la pression sur le stock se poursuit. Les données publiques consultées ne fournissent pas de bilan détaillé des contrôles réalisés pendant cette période.

Transformer davantage, répartir mieux la valeur

Le débat dépasse la durée d’un repos biologique. Des représentants de la transformation réclamaient une réorganisation de l’accès à la ressource et des quotas permettant aux usines locales de travailler. Leur argument porte sur la valeur ajoutée : exporter du poulpe brut rapporte des recettes, mais transforme moins de valeur et crée moins d’activités locales que la transformation sur place. La matière disponible ne permet toutefois pas de confirmer de manière indépendante le nombre d’usines ou la proportion exacte de poulpe exportée sans transformation.

Cette demande met en lumière un arbitrage économique. Réserver davantage de captures aux opérateurs nationaux peut soutenir l’emploi et la transformation en Mauritanie. Mais des quotas ne garantissent pas, à eux seuls, la reconstitution du stock : ils doivent s’appuyer sur des évaluations scientifiques, des règles transparentes et un suivi des captures. L’IMROP mène des campagnes d’observation et rappelle que les rendements du poulpe ont connu de fortes variations. La gestion doit donc concilier les besoins des entreprises, la survie des métiers artisanaux et la capacité de renouvellement de la ressource.

Les accords d’accès aux eaux mauritaniennes alimentent également les discussions sur la souveraineté économique et le contrôle des ressources. Il faut cependant distinguer les échéances : contrairement à ce que laissait entendre le débat de l’automne 2024, le protocole de pêche entre l’Union européenne et la Mauritanie couvrait la période du 15 novembre 2021 au 14 novembre 2026. L’Union européenne indique qu’il autorisait l’accès de navires européens à plusieurs pêcheries, dans des limites prévues par le protocole, en contrepartie d’une contribution financière. Les modalités officielles de l’accord UE-Mauritanie ne doivent pas être confondues avec les autorisations accordées aux pirogues sénégalaises.

Sur ce second dossier, l’Initiative pour la transparence dans les pêches en Mauritanie recense un protocole mauritano-sénégalais reconduit en juin 2024 pour un an, jusqu’en juillet 2025. Cette donnée ne confirme pas, à elle seule, les chiffres de 250 pirogues et 50 000 tonnes avancés par un professionnel dans le débat de l’époque. Ces nombres doivent donc rester attribués et ne peuvent être présentés comme des quotas vérifiés. Le rapport de transparence sur les accords de pêche en 2024 permet de replacer ce protocole dans l’ensemble des arrangements d’accès aux eaux nationales.

Un enjeu ouest-africain de gestion des stocks

La Mauritanie occupe une place importante dans les pêcheries de l’Atlantique ouest-africain. Les ressources marines et les activités de pêche relient les communautés côtières, les marchés de Nouakchott et de Nouadhibou, les transformateurs et les pays voisins. Les décisions nationales ont donc des effets au-delà des frontières, mais elles ne relèvent pas toutes d’une même règle régionale : les accords bilatéraux et les mesures nationales organisent une partie de l’accès aux eaux.

Pour les Mauritaniens, l’enjeu immédiat est de savoir si la fermeture sera accompagnée d’un contrôle équitable et de solutions pour les travailleurs les plus dépendants du poulpe. À plus long terme, la crédibilité de la gestion se mesurera à la qualité des données scientifiques, à la transparence des quotas et à l’évolution des captures après la reprise. Protéger le stock et préserver les revenus ne sont pas deux objectifs opposés ; ils exigent toutefois des règles applicables à tous et une répartition plus lisible de la valeur créée par la pêche.