À Nouakchott, la question n’est plus seulement de condamner les violences sexuelles après chaque affaire. Elle est désormais de savoir si la Mauritanie donnera enfin aux victimes un cadre juridique clair, capable de prévenir les agressions, de poursuivre leurs auteurs et d’organiser leur prise en charge.
Un texte attendu depuis plusieurs années
Le projet de loi baptisé « Karama », qui signifie « dignité », revient au centre du débat national. Des organisations mauritaniennes de la société civile ont demandé, jeudi 24 septembre 2026, un calendrier précis pour son examen et son adoption par le Parlement.
Cette demande intervient après plusieurs années d’attente. Le gouvernement avait approuvé un premier projet de loi contre les violences faites aux femmes et aux filles en mai 2020. Le texte devait compléter un dispositif juridique jugé trop dispersé pour répondre aux violences sexuelles, domestiques, physiques, psychologiques et économiques.
Dans son bilan de l’action gouvernementale, la Primature mauritanienne présentait Karama comme un outil destiné à protéger les victimes et à sanctionner les auteurs. Mais le projet n’a pas abouti à une adoption définitive. Des documents soumis aux mécanismes des Nations unies indiquent même que le texte a été rejeté à deux reprises par le Parlement avant d’être retiré par le gouvernement.
La situation nourrit aujourd’hui une nouvelle mobilisation. Le 5 septembre 2026, l’agression sexuelle présumée d’une fillette de sept ans à Toujounine, dans la capitale Nouakchott, a relancé les appels à une réforme pénale. Le dossier a suscité l’indignation d’associations de défense des droits et de plusieurs acteurs politiques. Les circonstances judiciaires de cette affaire restent, elles, à établir par les autorités compétentes.
Un débat marqué par le droit, la religion et la protection des victimes
Le blocage de Karama ne s’explique pas uniquement par des raisons de procédure parlementaire. Le texte se trouve au croisement de plusieurs débats sensibles : la définition des violences, la protection des mineures, la place de la justice pénale et la compatibilité avec les références religieuses de la République islamique de Mauritanie.
En 2023, le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani avait rappelé que tout texte contraire à la charia ne pouvait être présenté ni adopté. Les autorités ont toutefois assuré que la version révisée de Karama devait renforcer la dignité des femmes et leur protection, sans remettre en cause les fondements religieux du pays. L’Agence mauritanienne d’information a rapporté cette position présidentielle.
La société civile conteste donc l’idée d’une opposition automatique entre protection des femmes et références islamiques. Dans un entretien publié en septembre 2026, la présidente de l’ONG AMANE, Sectou Mohamed Vall, a expliqué que le texte actuel résultait de plusieurs révisions et de consultations associant des juristes, des responsables religieux, des parlementaires et des associations.
Selon cette lecture, le débat national organisé les 19 et 20 septembre 2023 devait permettre d’examiner le projet article par article. Les organisations engagées dans le plaidoyer estiment que les objections initiales ont été prises en compte. Elles demandent désormais que le texte soit jugé sur sa version actuelle, et non sur les critiques adressées à un projet plus ancien.
Ce que Karama pourrait changer dans la pratique
L’enjeu dépasse la création d’une nouvelle infraction. Pour les associations, une loi spécifique permettrait d’abord de mieux définir les violences sexuelles et sexistes. Elle donnerait aussi aux magistrats, aux policiers et aux services sociaux des bases plus précises pour agir.
Dans le cadre actuel, les victimes peuvent se heurter à plusieurs obstacles. Les violences sont parfois traitées à partir de dispositions générales du code pénal. Les mécanismes de signalement restent inégaux. L’accès à l’assistance juridique, aux soins et à l’accompagnement psychologique demeure également variable selon les territoires.
À Nouakchott, une victime peut davantage bénéficier de la présence d’un commissariat, d’un service médical ou d’une association. Dans les zones rurales, l’éloignement des tribunaux et des structures de santé complique souvent le dépôt d’une plainte et le suivi d’une procédure. Les femmes qui dépendent économiquement de leur entourage peuvent aussi hésiter à signaler des violences commises au sein du foyer.
Une loi ne suffirait donc pas à elle seule. Son efficacité dépendrait des moyens accordés à la justice, à la police, aux services sociaux et aux structures de santé. Elle nécessiterait aussi des procédures adaptées aux enfants, la protection des témoins et une formation régulière des professionnels.
Le projet devra enfin préciser les mesures de réparation et de prise en charge. Des recommandations internationales ont demandé à la Mauritanie d’intégrer les violences commises en ligne, ainsi que des garanties pour la protection, l’accompagnement et l’indemnisation des victimes.
Une question nationale qui résonne dans la région
La Mauritanie évolue dans un environnement régional où les violences basées sur le genre restent un sujet majeur de politique publique. Le pays est membre de l’Union du Maghreb arabe et entretient des liens étroits avec l’Afrique de l’Ouest, notamment à travers ses relations avec la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest.
Son parcours présente toutefois des particularités. La Mauritanie doit articuler ses engagements africains et internationaux avec son ordre constitutionnel, qui affirme l’attachement à l’islam et reconnaît aussi la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples. Cette double référence explique la sensibilité du débat, mais elle ne dispense pas les institutions de répondre aux violences signalées sur le territoire.
Pour les autorités, le prochain enjeu sera donc de clarifier le calendrier parlementaire. Pour les associations, il faudra surtout vérifier le contenu final du texte, son applicabilité et les ressources prévues. Pour les victimes et leurs familles, l’attente est plus concrète : pouvoir porter plainte, être protégées et obtenir justice sans devoir recommencer leur combat à chaque nouvelle affaire.