À la frontière, l’accueil est devenu une ligne de vie

Dans l’est de la Mauritanie, l’urgence n’a plus rien d’un épisode passager. Elle s’est installée dans la durée, au point de transformer le Hodh Ech Chargui en territoire d’accueil massif pour des familles maliennes qui fuient la guerre, les menaces et les déplacements forcés.

Ce basculement dit beaucoup de la crise sahélienne. Quand les villages du centre et du nord du Mali se vident, ce sont d’abord les zones frontalières mauritaniennes qui absorbent le choc. Là, les réfugiés arrivent souvent avec peu de biens, parfois sans papiers, et s’ajoutent à des communautés hôtes déjà fragiles.

La Mauritanie tient jusqu’ici une politique de porte ouverte. Mais cette hospitalité, saluée par les Nations unies, repose sur une zone très exposée : le Hodh Ech Chargui, une wilaya parmi les plus pauvres du pays, loin de Nouakchott mais directement reliée aux secousses du Sahel.

Des chiffres en hausse, mais une réalité plus large que le camp de Mbera

Les estimations les plus récentes montrent une pression qui s’intensifie. Le HCR indique qu’en Mauritanie, le nombre de réfugiés et demandeurs d’asile a fortement augmenté depuis 2023, avec une projection à 246 000 personnes dans le pays en 2026, contre 170 000 en 2023. Le même organisme recense, au 7 mai 2026, 167 136 réfugiés dans le Hodh Chargui, 17 052 dans les zones urbaines de Nouakchott et Nouadhibou, et un total de 184 461 personnes enregistrées dans l’ensemble du pays.

Du côté des autorités mauritaniennes, le ton est plus large encore : en mai 2026, le ministère des Affaires économiques a parlé de plus de 300 000 réfugiés et demandeurs d’asile, majoritairement maliens, présents dans le pays, dont plus de 70 localités d’accueil dans le Hodh Ech Chargui. Cette différence de cadrage n’est pas qu’un écart technique. Elle reflète aussi la difficulté à suivre des arrivées dispersées, dans une zone rurale où le camp de Mbera n’est plus la seule porte d’entrée.

Ouvert en janvier 2012, le camp de Mbera devait accueillir les premiers Maliens fuyant l’offensive armée au nord du Mali. Il a été conçu pour environ 70 000 personnes. Or, les sources convergent désormais sur un dépassement net de cette capacité. Les données européennes et humanitaires évoquent près de 120 000 résidents dans le camp, tandis que les nouvelles arrivées se dispersent dans les villages environnants.

Cette extension hors camp change la nature de la crise. Elle ne relève plus seulement de l’aide humanitaire d’urgence. Elle touche l’eau, la santé, les écoles, les pâturages et les marchés locaux. Elle oblige aussi les autorités à penser l’intégration temporaire, voire prolongée, de dizaines de milliers de personnes dans une région déjà sous-dotée.

Pourquoi ces familles partent : la peur, les sanctions et les soupçons

Les témoignages recueillis par Amnesty International donnent chair à ces chiffres. Ils décrivent des habitants coincés entre plusieurs pressions. D’un côté, les groupes armés jihadistes, notamment le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, connu sous le sigle GSIM ou JNIM, imposent leurs règles, prélèvent des taxes, restreignent les déplacements et dictent parfois les comportements sociaux. De l’autre, l’armée malienne et ses alliés soupçonnent certaines communautés de collusion, ce qui alimente la peur de représailles.

Cette double contrainte pousse à l’exil. Un ancien éleveur originaire de Ségou raconte avoir quitté son village après avoir vécu sous le contrôle des combattants, puis après avoir été regardé avec suspicion par les forces maliennes et leurs alliés russes. D’autres récits évoquent des ultimatums de 24 heures pour partir, ou des villages vidés après des menaces de mort. Ces témoignages restent individuels, mais leur répétition dessine une dynamique plus large : dans plusieurs zones du Mali, le départ n’est plus un choix mais une sortie imposée.

Le HCR rapporte d’ailleurs qu’une nouvelle vague d’arrivées a commencé le 24 octobre 2025. Au 21 mai 2026, plus de 14 400 nouveaux réfugiés avaient déjà été identifiés dans le Hodh Ech Chargui depuis le début de cette vague. Le mouvement reste alimenté par l’insécurité au Mali central et septentrional, mais aussi par la difficulté croissante à circuler jusqu’à la frontière.

Il faut aussi noter un autre changement. Les arrivées ne concernent pas seulement les maisons détruites ou les champs abandonnés. Elles touchent des éleveurs, des commerçants, des femmes, des enfants et des ménages entiers qui perdent leurs troupeaux, donc leur capital de survie. En Mauritanie comme au Mali, la crise est aussi économique. Elle frappe la mobilité pastorale, l’accès au marché et la sécurité alimentaire des deux côtés de la frontière.

Un défi mauritanien, mais aussi sahélien et maghrébin

Pour Nouakchott, l’enjeu est désormais politique autant qu’humanitaire. La Mauritanie a jusqu’ici évité le réflexe de fermeture. Elle maintient l’accueil et travaille avec le HCR sur une réponse coordonnée. Mais le pays doit désormais arbitrer entre plusieurs impératifs : protéger les réfugiés, soutenir les communautés hôtes, préserver les services publics et éviter que le Hodh Ech Chargui ne s’enfonce davantage dans la précarité.

Cette équation est d’autant plus sensible que les autorités mauritaniennes présentent la réponse comme un problème de développement, pas seulement de secours. Dans leur lecture, l’urgence n’est pas seulement de distribuer de l’aide. Il faut aussi renforcer les infrastructures, l’eau, l’éducation et les moyens de subsistance. C’est une manière de rappeler qu’un camp de réfugiés ne vit pas en vase clos. Il partage le même territoire, les mêmes puits et les mêmes routes que les villages voisins.

À l’échelle régionale, la situation dit quelque chose de l’affaiblissement du Sahel central. Le Mali reste au cœur d’une crise sécuritaire longue, marquée par la présence de groupes armés, la fragmentation territoriale et les effets des transitions militaires successives dans la région. La Mauritanie, elle, se retrouve en première ligne sans appartenir à la CEDEAO. Son ancrage régional passe plutôt par l’Union du Maghreb arabe et par les dispositifs humanitaires des Nations unies, ce qui souligne une fois encore la géographie très particulière de cette frontière sahélienne.

Le sujet dépasse donc le seul camp de Mbera. Il interroge la capacité des États sahéliens à contenir les déplacements forcés, mais aussi celle des organisations régionales et internationales à soutenir durablement les zones d’accueil. Tant que la sécurité ne se rétablit pas dans les régions maliennes d’origine, le Hodh Ech Chargui restera un baromètre de la crise : chaque nouvelle arrivée y mesurera moins une exception qu’une usure prolongée du Sahel.