Pour les Libyens, davantage de gaz ne signifie pas seulement une hausse de la production : c’est aussi une ressource essentielle pour alimenter les centrales électriques et soutenir l’activité industrielle. Mais annoncer une capacité nouvelle ne dit pas encore quelle quantité de gaz arrivera effectivement dans le réseau, ni à quel rythme.
Un nouveau champ raccordé près de Brega
Le 25 octobre 2026, la National Oil Corporation (NOC), la compagnie pétrolière publique libyenne, a annoncé l’ouverture du champ gazier d’Al-Rashad, au sud de Brega. Selon la NOC, l’installation peut produire jusqu’à 50 millions de pieds cubes de gaz par jour. Le gaz doit rejoindre le réseau national et contribuer à l’approvisionnement des centrales électriques et des sites industriels.
L’annonce, relayée par l’Agence de presse libyenne, ne précise toutefois pas le volume effectivement produit depuis la mise en service. Une capacité maximale n’équivaut pas à une production quotidienne garantie : les opérations, le raccordement et la demande influent sur les quantités livrées. Pour l’heure, la NOC n’a pas publié de chiffre de production réelle pour Al-Rashad.
Brega occupe une place importante dans l’histoire énergétique du pays. La mise en service a coïncidé avec le 65ᵉ anniversaire de la première exportation de pétrole libyen depuis le port de la ville, en 1961. Aujourd’hui, l’enjeu est aussi de mieux répondre aux besoins intérieurs, alors que l’électricité dépend fortement du gaz.
La production ne se joue pas sur un seul site
Al-Rashad s’inscrit dans une stratégie plus large de la NOC : accroître les ressources disponibles en développant de nouveaux champs, en préservant les installations existantes et en récupérant le gaz jusque-là brûlé à la torche. Ce gaz associé, produit avec le pétrole, peut être traité puis acheminé vers les consommateurs au lieu d’être perdu.
Au large de la côte occidentale, le projet de valorisation du gaz de Bouri marque une autre étape. Le 19 octobre, Eni a annoncé l’achèvement des installations et le lancement des opérations de mise en service, dans le cadre de son partenariat avec la NOC au sein de Mellitah Oil & Gas. Eni estime que le projet pourrait fournir environ 700 millions de mètres cubes par an, notamment pour la production d’électricité, et rendre des volumes supplémentaires disponibles pour l’exportation vers l’Europe.
Les chiffres avancés ne sont pas identiques selon les annonces. Le 19 octobre, la NOC évoquait une capacité d’environ 100 millions de pieds cubes par jour pour le projet de Bouri. Eni, de son côté, prévoit une fourniture annuelle d’environ 700 millions de mètres cubes. Ces données décrivent des estimations de capacité ou de volumes attendus, et non un bilan de production déjà constaté. Elles devront être mises en regard des résultats après le démarrage effectif.
La NOC cherche également à maintenir la production du champ gazier offshore de Bahr Essalam, où la pression naturelle diminue. Le projet Sabratha Compression, développé avec Eni par l’intermédiaire de Mellitah Oil & Gas, doit soutenir l’extraction grâce à des équipements de compression. Parallèlement, des découvertes gazières annoncées en mars au sud de Bahr Essalam pourraient, selon les estimations rapportées par la NOC, ouvrir la voie à une production supplémentaire. Leur développement n’a cependant pas encore commencé.
Un enjeu quotidien pour les habitants et les entreprises
La priorité donnée au marché intérieur répond à un besoin concret. En Libye, les centrales électriques représentent un important débouché pour le gaz. Un approvisionnement plus régulier pourrait soutenir la production d’électricité et limiter la concurrence entre les besoins des foyers, des services publics et des sites industriels. Mais l’annonce d’un nouveau champ ne permet pas, à elle seule, de conclure à une amélioration des coupures ou du service : il faudra aussi connaître les volumes réellement livrés et l’état du réseau.
Les bénéfices possibles ne se répartissent pas automatiquement de la même manière. Les entreprises raccordées et les installations proches des infrastructures peuvent être les premières à profiter d’une hausse de l’offre. Les ménages, notamment en dehors des grands centres urbains, dépendent aussi de la capacité du réseau électrique à transporter l’énergie et de la gestion des centrales. La disponibilité du gaz constitue donc une condition importante, mais elle ne règle pas à elle seule les difficultés de distribution.
La stratégie gazière libyenne se déploie dans un contexte institutionnel et politique fragmenté. Depuis 2011, le pays reste marqué par des autorités rivales et des tensions récurrentes autour des institutions et des revenus pétroliers. La NOC joue un rôle central dans la gestion du secteur, mais les investissements et la continuité des opérations dépendent aussi de la sécurité, des infrastructures et de la coordination entre acteurs.
Entre besoins nationaux et débouchés régionaux
La géographie de la Libye lui donne également un rôle dans les échanges gaziers entre l’Afrique du Nord et l’Europe. Le gaz destiné au marché intérieur et celui susceptible d’être exporté peuvent provenir des mêmes projets, ce qui rend les arbitrages importants lorsque la demande locale augmente. Le projet de Bouri illustre cette double destination : Eni mentionne à la fois l’approvisionnement libyen et des volumes potentiellement exportables via le gazoduc Greenstream.
À l’échelle régionale, l’Union du Maghreb arabe (UMA), organisation de coopération entre pays d’Afrique du Nord, constitue un cadre politique pertinent, même si les nouveaux projets décrits ici relèvent d’abord de partenariats nationaux et commerciaux. Pour l’Union africaine, le dossier rappelle un enjeu plus large : concilier l’accès à l’énergie, la valorisation locale des ressources et les revenus tirés des exportations, sans confondre capacité annoncée et bénéfice déjà acquis.
La prochaine étape sera donc moins symbolique que pratique : suivre le démarrage réel d’Al-Rashad et de Bouri, les volumes injectés dans le réseau, puis la contribution de ces projets à l’électricité et à l’industrie. C’est à ces indicateurs que se mesurera l’apport des nouvelles infrastructures pour les Libyens.
Sources consultées : Agence de presse libyenne, annonce sur le champ d’Al-Rashad ; National Oil Corporation, capacité annoncée d’Al-Rashad ; Eni, état d’avancement et volumes attendus à Bouri ; NOC, prévisions de capacité du projet de Bouri ; Agence de presse libyenne, données de production gazière communiquées en janvier 2026.