À Biakato, dans l’est de la République démocratique du Congo, l’épidémie d’Ebola révélait alors une difficulté majeure : sauver des vies dépendait autant de la confiance des habitants que de la disponibilité des soins. En quelques jours, les alertes locales ont mis en lumière les failles logistiques et communautaires de la riposte dans l’Ituri.
Une flambée au cœur de l’Ituri
Les 28 et 29 septembre 2019, dix-huit décès liés à la maladie à virus Ebola ont été signalés à Biakato, dans le territoire de Mambasa. Le bilan provenait d’acteurs locaux de la société civile s’appuyant sur des informations sanitaires. Il devait donc être considéré avec prudence, en l’absence de publication détaillée permettant de distinguer les cas confirmés des cas probables.
Cette alerte intervenait dans une zone déjà identifiée comme l’un des nouveaux foyers de transmission. Dans son bulletin du 3 octobre 2019, l’Organisation mondiale de la santé indiquait que les zones de santé de Mambasa et de Mandima concentraient plus de la moitié des nouveaux cas enregistrés au cours de la semaine précédente. L’Ituri était ainsi devenue un point central de l’épidémie, après plusieurs mois durant lesquels l’activité avait surtout été observée au Nord-Kivu.
La maladie à virus Ebola provoque notamment de la fièvre, des troubles digestifs et, dans les formes graves, des hémorragies. Mais sa progression dépend aussi de la rapidité du diagnostic, de l’isolement des malades, du suivi des contacts et de la sécurité des équipes. Dans l’est de la RDC, ces opérations se déroulaient dans un environnement marqué par l’insécurité et par une méfiance persistante envers les intervenants.
Le temps perdu entre le village et le laboratoire
À Biakato, la réponse sanitaire se heurtait à des contraintes très concrètes. La zone ne disposait pas de laboratoire mobile. Les prélèvements effectués sur les personnes suspectées d’être infectées devaient être acheminés vers Komanda, à plus de 100 kilomètres.
Cette distance compliquait la confirmation rapide des cas. Elle ralentissait aussi l’orientation des patients et la mise en place des mesures autour de leurs proches. Dans une épidémie où chaque contact doit être retrouvé et observé pendant plusieurs jours, un déplacement difficile peut transformer un retard administratif en nouvelle chaîne de transmission.
La logistique de terrain était également fragilisée par le manque de carburant. Dans la zone de santé de Mandima, l’unique ambulance disponible aurait été limitée dans ses déplacements. Cette information, rapportée localement, n’a pas été documentée de façon indépendante dans les bulletins publics consultés. Elle décrit toutefois un problème récurrent de la riposte : l’existence d’une infrastructure ne suffit pas si les équipes ne peuvent pas se déplacer.
Les difficultés ne concernaient pas seulement les équipements. L’OMS signalait déjà des tensions entre les communautés et les équipes de réponse, ainsi que des interruptions d’activités dans certaines zones de Mandima. Ces perturbations pouvaient entraîner la perte de contacts, retarder les enquêtes autour des décès et favoriser une sous-estimation du nombre réel de cas.
Des décès qui surviennent loin des centres de traitement
L’un des indicateurs les plus préoccupants concernait le lieu des décès. Une analyse de Save the Children, fondée sur les données du ministère congolais de la Santé, estimait que 81,5 % des décès enregistrés au cours des trois semaines précédant le 27 septembre 2019 étaient survenus dans les communautés, et non dans les centres de traitement.
Ce chiffre ne signifiait pas que les centres de soins étaient sans effet. Il montrait surtout que de nombreux malades arrivaient trop tard, ou ne les atteignaient jamais. Les familles pouvaient hésiter à signaler un cas. Certaines redoutaient l’isolement, la stigmatisation ou les pratiques funéraires sécurisées. D’autres vivaient loin des structures médicales, sur des routes difficiles et dans des zones où la présence des groupes armés compliquait les déplacements.
La sensibilisation devait donc dépasser les messages généraux sur l’hygiène. Elle devait s’appuyer sur les relais locaux, les responsables communautaires, les femmes, les jeunes et les agents de santé de proximité. Dans ce contexte, la confiance n’était pas un élément secondaire de la réponse : elle conditionnait l’accès aux malades et la déclaration des décès.
Les enfants paient un lourd tribut
La situation était particulièrement grave pour les mineurs. Selon l’analyse publiée par Save the Children à partir des données sanitaires congolaises, au moins 2 071 enfants avaient contracté Ebola depuis le début de l’épidémie. Parmi eux, 961 étaient morts, dont 623 enfants âgés de moins de cinq ans.
Le taux de létalité atteignait 61 % chez les enfants de zéro à quatre ans, contre environ 48 % pour l’ensemble des cas étudiés. Ces écarts pouvaient s’expliquer par la vulnérabilité physiologique des plus jeunes, mais aussi par des retards dans la prise en charge et par la difficulté à reconnaître rapidement les premiers symptômes chez l’enfant.
Save the Children estimait également qu’au moins 180 enfants avaient perdu leurs deux parents ou leurs principaux responsables. Derrière les statistiques, la crise touchait donc la protection de l’enfance, la scolarité et l’organisation quotidienne des familles. Les survivants pouvaient se retrouver sans adulte capable d’assurer leur alimentation, leurs soins ou leur retour à l’école.
Une riposte sous pression, un enjeu régional
Face à la recrudescence des cas dans les zones de santé de Mambasa et de Mandima, l’OMS annonçait le déploiement d’une équipe d’intervention rapide. Son objectif était de renforcer les équipes locales, d’améliorer la détection des cas et de soutenir le suivi des contacts.
Le gouvernement de la RDC et ses partenaires devaient cependant composer avec un double impératif. Il fallait contenir le virus tout en évitant que les opérations sanitaires ne soient perçues comme imposées de l’extérieur. L’implication des communautés congolaises était donc décisive, notamment pour les enterrements sécurisés, la surveillance locale et l’accompagnement des familles.
À l’échelle régionale, l’épidémie concernait aussi les pays voisins de la région des Grands Lacs. L’OMS maintenait alors un niveau de risque régional très élevé, tout en déconseillant les restrictions générales contre les déplacements et le commerce avec la RDC. Cette position rappelait que la protection des populations passait d’abord par la surveillance, la vaccination des personnes ciblées et la coopération sanitaire transfrontalière.
À Biakato, l’urgence ne se résumait donc pas au nombre de décès enregistrés en deux jours. Elle posait une question plus large : comment atteindre rapidement les malades dans une zone rurale, sécuriser les déplacements et construire une relation de confiance lorsque les services publics sont déjà soumis à de fortes pressions ? La réponse à cette question devait déterminer la capacité de la RDC à freiner durablement la transmission en Ituri.