Pour les autorités gambiennes, mieux connaître les transactions des sociétés de paris pourrait changer la manière de contrôler leurs obligations fiscales. Mais l’efficacité de ce suivi dépendra autant de la fiabilité des données que des garanties entourant leur collecte et leur utilisation.
Une réforme fiscale dans un secteur en expansion
À Banjul, le gouvernement cherche à renforcer la mobilisation des recettes intérieures. La Gambia Revenue Authority (GRA), l’administration chargée de collecter les impôts, impose déjà aux opérateurs de jeux des déclarations mensuelles, à transmettre dans les quinze jours suivant la fin du mois. Un nouvel outil numérique doit compléter ce mécanisme en donnant aux autorités une visibilité plus directe sur les paiements.
Cette évolution s’inscrit dans un contexte régional où les administrations d’Afrique de l’Ouest cherchent à mieux suivre les activités numériques et les paiements électroniques. La Gambie est membre de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui rassemble quinze États et facilite leur coopération économique. Toutefois, le dispositif annoncé concerne d’abord la fiscalité gambienne : il ne s’agit pas d’un système régional commun.
Le calendrier est important. Le budget gambien pour 2026 prévoit une hausse de 40 % à 50 % de la taxe sur les gains issus des paris et jeux, selon les documents et comptes rendus budgétaires disponibles. La GRA répertorie pour sa part une déclaration mensuelle spécifique aux activités de paris, exigible quinze jours après la fin du mois. Ces obligations rendent le rapprochement entre transactions et déclarations particulièrement concret.
Un suivi centralisé des paiements
Le 30 octobre 2026, le ministère gambien des Finances et des Affaires économiques et la GRA ont signé à Banjul un contrat de dix ans avec InTouch, une fintech sénégalaise. L’accord porte sur la mise en place d’une plateforme de suivi des paiements des entreprises de loterie, de paris et de jeux. Deux médias sénégalais et gambiens ont également rapporté la signature et la durée du contrat.
Choisie à l’issue d’un appel d’offres international auquel participaient trois candidats, l’entreprise doit déployer et exploiter une infrastructure qui enregistre les transactions. Les autorités pourront ensuite comparer les flux observés aux montants déclarés par les opérateurs. Des alertes et des outils d’audit doivent aider la GRA à repérer les écarts et, si nécessaire, à demander des vérifications.
Selon les informations publiées localement, le partenariat suit un modèle « construire, exploiter, transférer » : InTouch mettra le système en place et en assurera l’exploitation avant son transfert aux autorités, selon les modalités prévues par le contrat. Les conditions financières de l’accord n’ont pas été rendues publiques. Il est donc impossible d’évaluer son coût pour l’État ou les revenus attendus pour l’entreprise.
Le ministre des Finances, Seedy K. M. Keita, a qualifié le projet de « réforme importante » et indiqué que l’ensemble du gouvernement serait mobilisé pour sa mise en œuvre. La déclaration fixe une ambition politique, mais ne précise ni la date de lancement opérationnel, ni le calendrier d’intégration des opérateurs, ni les règles détaillées d’accès aux données.
Les effets dépendront de la mise en œuvre
Pour la GRA, l’intérêt attendu est de moins dépendre des seules déclarations des entreprises. Un rapprochement automatisé pourrait faciliter le contrôle et aider à détecter des omissions. Il ne garantit toutefois pas, à lui seul, une hausse des recettes : celle-ci dépendra de la qualité des données, du suivi des alertes et de la capacité de l’administration à traiter les dossiers.
Les opérateurs, eux, devront probablement s’adapter à des procédures de transmission plus structurées. Le projet pourrait rendre les contrôles plus systématiques, mais les exigences exactes ne sont pas encore détaillées publiquement. Quant aux joueurs, le contrat concerne le suivi des transactions des entreprises et le contrôle fiscal. Il n’annonce pas, en tant que tel, une nouvelle taxe ni une modification des règles de paiement des gains.
Un enjeu de gouvernance accompagnera donc le déploiement. Une plateforme qui centralise des flux financiers devra préciser qui peut consulter les données, combien de temps elles sont conservées et comment les erreurs peuvent être contestées. Les informations publiques consultées ne détaillent pas encore ces garanties. Cette absence ne permet pas de conclure qu’elles n’existent pas dans le contrat, mais elle laisse des questions ouvertes pour les opérateurs et les contribuables.
Pour les finances publiques, le contrôle des jeux représente une piste parmi d’autres. Le budget 2026 a fixé à 72,7 millions de dalasis les recettes attendues de la taxe sur les gains, selon les chiffres relayés lors de sa présentation. Cette prévision reste une estimation budgétaire, et non un montant déjà collecté. Le rendement réel dépendra notamment de la conformité des entreprises et de l’application effective de la taxe.
Un contrat national, un précédent régional à observer
Fondée à Dakar en 2014, InTouch travaille déjà avec des administrations de plusieurs pays africains, dont la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Gabon, le Burkina Faso et la Guinée-Bissau, selon les informations publiées sur son implantation régionale. Son contrat gambien marque une entrée dans un environnement anglophone et illustre la circulation de solutions technologiques entre pays africains, du Sénégal vers la Gambie.
La portée panafricaine de l’accord tiendra moins à son annonce qu’à ses résultats mesurables. Il faudra observer si la plateforme devient effectivement opérationnelle, si les opérateurs y sont intégrés, et si les recettes déclarées évoluent sans accroître inutilement les coûts de conformité. Pour les autres États de la CEDEAO, l’expérience pourrait offrir un cas d’étude sur l’usage d’un prestataire privé dans le contrôle fiscal. Elle ne constitue pas encore un modèle éprouvé ni une décision commune de la région.