Quand la lumière s’éteint, la patience aussi
À Banjul, la capitale gambienne, la coupure de courant n’est plus un simple désagrément. Elle désorganise les étals, abîme les stocks et ferme les petites activités au moment où elles devraient tourner à plein régime. Dans un pays où le commerce de détail et la restauration font vivre des milliers de familles, quelques heures sans électricité suffisent à faire basculer une journée entière. Les habitants parlent d’un quotidien devenu imprévisible, entre chaleur, baisse de revenus et dépenses supplémentaires pour trouver des solutions de secours.
Ce malaise dépasse désormais le seul confort domestique. Il touche l’économie informelle, très présente en Gambie, mais aussi les services, les ateliers, les points de vente de poisson, les salons de coiffure et les petites boutiques de quartier. Dans la capitale comme dans les zones périurbaines, l’électricité n’est pas seulement un service public. Elle conditionne la conservation des aliments, l’activité nocturne et la capacité à travailler pendant les heures les plus chaudes.
Une crise locale, mais enracinée dans des fragilités régionales
La Société nationale de l’eau et de l’électricité, NAWEC, reconnaît une tension profonde sur le réseau. En juin 2026, sa direction a expliqué que la crise provenait de la maintenance de groupes vieillissants, de retards dans l’arrivée de pièces détachées, de la hausse du prix mondial du carburant et d’une demande électrique qui dépasse désormais l’offre disponible. L’entreprise a alors affirmé que la consommation annuelle avait presque triplé en une décennie, passant d’environ 300 000 mégawattheures en 2016 à une prévision de 970 000 mégawattheures en 2026.
Le gouvernement gambien inscrit cette question dans une trajectoire plus large. Dans ses documents budgétaires et de planification, il annonce l’augmentation de la capacité nationale, la montée en puissance du solaire à Jambur, la préparation d’un projet solaire de 150 MW à Soma et l’installation d’une ligne de transport de 225 kV pour réduire les pertes et améliorer l’efficacité du réseau. Ces objectifs disent une chose simple : le pays cherche à sortir d’un système dépendant à la fois des importations, du carburant et d’unités thermiques coûteuses.
Cette fragilité n’est pas isolée. Le président Adama Barrow a lui-même expliqué, dans son adresse à la nation du 8 septembre 2026, que la Gambie faisait face à une situation comparable à celle de plusieurs pays voisins, en raison des difficultés du West African Power Pool, le réseau régional ouest-africain d’échanges d’électricité. Il a aussi reconnu des insuffisances dans la planification, la production et la maintenance. Autrement dit, la crise est locale dans ses effets, mais régionale dans plusieurs de ses causes.
Des rues de Banjul à la salle du Conseil des ministres
La colère a fini par sortir des maisons. Le 8 septembre 2026, des protestations ont éclaté dans plusieurs secteurs de Banjul et des environs. Des manifestants ont brûlé des pneus et dressé des barricades. La police a utilisé du gaz lacrymogène pour disperser des rassemblements, y compris près de la résidence officielle du président. Selon Reuters, certains habitants disaient subir des coupures pouvant aller jusqu’à 48 heures.
Dans l’adresse présidentielle diffusée le même jour, Adama Barrow a reconnu la gravité du moment. Il a parlé d’une “situation électrique” qui touche les foyers, les enfants qui travaillent dans le noir et les familles obligées de jeter des aliments devenus impropres à la consommation. Il a annoncé l’installation d’une machine de 24 MW à la centrale de Brikama, prévue pour être mise en service d’ici fin octobre 2026, ainsi qu’un projet solaire de 50 MW à Soma. Il a aussi créé une force de suivi présidée par la vice-présidente, avec des mises à jour publiques toutes les deux semaines.
Quelques semaines plus tôt, la présidence et des médias locaux signalaient déjà une montée des tensions autour de l’électricité. NAWEC avait admis en août 2026 une demande de pointe d’environ 140 MW pendant les heures les plus chargées, alimentée par la chaleur et par des contraintes sur les importations d’électricité. L’entreprise a ensuite précisé que le rationnement se concentrerait surtout la nuit, lorsque la consommation grimpe et que les marges de sécurité du réseau disparaissent.
Ce que la panne raconte de la Gambie d’aujourd’hui
La crise électrique touche d’abord les ménages modestes. Ceux qui peuvent acheter un groupe électrogène ou un onduleur amortissent le choc. Les autres subissent la chaleur, perdent des denrées et interrompent leur travail. Dans les marchés de Banjul, les vendeuses de poisson, les commerçants et les artisans voient leur revenu s’effondrer dès que le réseau vacille. La facture est donc sociale avant d’être technique. Elle pèse sur les prix, sur les marges et sur la confiance dans les services publics.
Pour les autorités, l’enjeu est politique autant qu’énergétique. La Gambie entre dans une année électorale sensible. La présidence a rappelé que 2026 est l’année de la prochaine élection présidentielle, prévue pour le 4 décembre 2026, et les observateurs régionaux suivent de près l’évolution du climat social. Dans ce contexte, l’électricité devient un test de gouvernance. Elle mesure la capacité de l’État à protéger les foyers, mais aussi à tenir ses promesses d’investissement et de réformes.
La portée dépasse enfin les frontières gambiennes. En Afrique de l’Ouest, la question énergétique reste un sujet de souveraineté concrète. Les États de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, partagent les mêmes vulnérabilités : dépendance au fuel, coûts de production élevés, interconnexions incomplètes et pression croissante de la demande urbaine. La Gambie illustre ce dilemme avec une netteté particulière. Le pays a gagné en couverture électrique, mais il doit maintenant convertir cette progression quantitative en stabilité durable, sans quoi les acquis resteront fragiles.
La suite se jouera dans les prochaines semaines, avec la mise en service annoncée à Brikama, le lancement du chantier solaire de Soma et les prochains bilans publics du groupe de suivi présidentiel. Dans un pays où le courant structure le travail quotidien et le rapport à l’État, chaque délai comptera.