Une alliance qui dit beaucoup de l’Éthiopie d’aujourd’hui
En Éthiopie, les coalitions ne se forment jamais dans le vide. Elles naissent sur des lignes de fracture déjà profondes, puis elles les déplacent, parfois brutalement. L’annonce faite à Addis-Abeba par sept groupes armés et politiques va dans ce sens : elle ne raconte pas seulement une nouvelle entente entre adversaires du pouvoir fédéral. Elle révèle surtout l’ampleur d’une crise politique qui dépasse désormais les frontières d’une seule région.
Le pays, deuxième plus peuplé d’Afrique, reste au cœur de la Corne de l’Afrique, dans l’espace de l’IGAD, l’organisation régionale qui suit de près les dossiers de sécurité et de stabilité dans la zone. Addis-Abeba, capitale politique, concentre aussi les tensions d’un État fédéral traversé par des revendications régionales, des rivalités armées et une compétition ouverte pour la légitimité. Dans ce contexte, la naissance d’une alliance anti-gouvernementale ne relève pas du simple geste symbolique. Elle s’inscrit dans une séquence plus large de désagrégation des équilibres nés après la guerre du Tigré.
Ce que dit l’annonce des groupes armés
Dimanche 20 septembre 2026, sept forces opposées au gouvernement ont annoncé la création de l’Alliance des forces populaires éthiopiennes pour la survie. Selon l’annonce reprise par l’Associated Press, le groupe réunit le Front populaire de libération du Tigré, le Mouvement national Fano d’Amhara, l’Armée de libération oromo, le Front national de libération de l’Ogaden, le Front révolutionnaire d’unité démocratique afar, le Mouvement de libération des peuples de Benishangul et le Mouvement démocratique des peuples gumuz. Leur objectif déclaré est clair : écarter le gouvernement d’Abiy Ahmed et installer une transition jugée inclusive.
Le fait marquant n’est pas seulement l’existence de l’alliance. C’est la présence, dans le même front, de groupes qui se sont affrontés, parfois durement, pendant la guerre du Tigré entre 2020 et 2022. Les anciens antagonismes n’ont pas disparu. Ils sont simplement suspendus au profit d’un objectif commun : affaiblir le centre fédéral. L’AFP et l’AP relèvent que les leaders du TPLF ont combattu les forces fédérales pendant ce conflit, conclu par l’accord de cessez-le-feu signé à Pretoria le 2 novembre 2022 sous l’égide de l’Union africaine.
Dans sa déclaration, l’alliance présente le pouvoir en place comme responsable d’insécurité, de déplacements de population, de restrictions politiques et de dégradation économique. Il faut toutefois garder une prudence stricte : ces accusations relèvent pour l’heure de la communication politique des groupes signataires. Elles disent leur stratégie, pas une vérité judiciaire ou consensuelle. En revanche, leur portée est réelle : elles cherchent à agréger des colères régionales dispersées en une cause nationale unique.
Pourquoi cette coalition pèse davantage qu’un simple communiqué
Le pouvoir fédéral d’Addis-Abeba n’est pas confronté à une opposition classique. Il fait face à des acteurs armés implantés dans plusieurs régions du pays, dans un système fédéral déjà mis à l’épreuve par les guerres locales, les désaccords sur le désarmement et les contestations identitaires. En Amhara, la rébellion Fano défie l’autorité fédérale depuis 2023. En Oromia, l’Armée de libération oromo maintient la pression. Au Tigré, le cessez-le-feu de 2022 n’a pas effacé les tensions sur le statut politique du TPLF, le désarmement et les zones contestées.
Cette alliance a donc une valeur politique, mais aussi militaire et psychologique. Politique, parce qu’elle cherche à réunir des griefs séparés sous un même vocabulaire de “transition”. Militaire, parce qu’elle peut faciliter des coordinations locales, même sans commandement unique démontré. Psychologique enfin, parce qu’elle teste l’idée d’un front commun entre groupes qui, hier encore, se disputaient des territoires, des récits et parfois des survivances institutionnelles. C’est là que se joue une partie du rapport de force : moins dans une victoire immédiate que dans l’érosion progressive de la capacité du centre à isoler ses adversaires.
Le gouvernement d’Abiy Ahmed, au pouvoir depuis 2018 et appuyé sur le Parti de la prospérité, a lui aussi intérêt à présenter cette coalition comme hétéroclite, fragile et opportuniste. Les médias publics éthiopiens insistent d’ailleurs, ces derniers jours, sur des redditions de combattants tigréens et sur le rejet supposé, par certains, d’une nouvelle escalade. Cette bataille narrative compte. Dans une crise où les lignes de front se déplacent autant dans les villages que dans les médias, contrôler le récit revient déjà à contrôler une part du terrain.
Une alerte pour la Corne de l’Afrique et pour l’Union africaine
Pour la Corne de l’Afrique, cette annonce est un signal d’instabilité supplémentaire. L’Éthiopie reste un pivot régional : elle pèse sur les équilibres de la mer Rouge, sur les flux de réfugiés, sur les échanges commerciaux et sur les dossiers sécuritaires qui intéressent aussi le Soudan, la Somalie, Djibouti, l’Érythrée et le Kenya. Une coalition armée transrégionale, même sans démonstration immédiate de force, complique les tentatives de stabilisation menées par Addis-Abeba et observées de près par l’IGAD et l’Union africaine.
L’UA ne peut pas se permettre de regarder ce dossier comme un simple épisode interne. Elle a déjà soutenu le cessez-le-feu de Pretoria et rappelé, encore en 2025 puis en 2026, l’importance de préserver les gains fragiles de cet accord. Si la nouvelle alliance ne débouche pas sur une capacité militaire coordonnée, elle restera peut-être surtout un front de pression. Mais si elle parvient à relier durablement les crises d’Amhara, d’Oromia, du Tigré et d’autres régions, alors le risque ne sera plus seulement celui d’un gouvernement contesté. Ce sera celui d’un État fédéral encore plus difficile à gouverner, dans une région où chaque recomposition intérieure peut vite devenir un enjeu transfrontalier.