Une alliance qui change l’équation sécuritaire

En Éthiopie, la guerre ne se résume plus à un seul front. Depuis plusieurs mois, le pouvoir fédéral d’Addis-Abeba fait face à des foyers armés dispersés, mais reliés par une même logique : peser sur un État déjà fragilisé par des conflits régionaux, des rivalités politiques et une économie sous tension. L’annonce d’une coalition entre plusieurs groupes armés relance donc une inquiétude simple : jusqu’où peut aller la recomposition de la violence dans un pays de plus de 120 millions d’habitants ?

Cette séquence s’inscrit dans une crise plus large, au cœur de la Corne de l’Afrique. L’Éthiopie reste un acteur central de l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, et de l’Union africaine, installée à Addis-Abeba. Or la stabilité du pays pèse directement sur les équilibres du Soudan, de l’Érythrée, de la Somalie et de Djibouti. Quand Addis-Abeba se crispe, toute la région le ressent.

Ce que les groupes disent avoir construit

Le 21 septembre 2026, plusieurs médias ont rapporté qu’au moins sept groupes armés éthiopiens avaient annoncé une alliance contre le gouvernement fédéral d’Abiy Ahmed. Parmi eux figurent le Front de libération du peuple du Tigré, le mouvement Fano en Amhara et l’Armée de libération oromo, ainsi que d’autres formations actives dans les régions Somali, Afar et Benishangul-Gumuz. Les groupes disent vouloir ouvrir la voie à une administration de transition.

La coalition, telle qu’elle a été présentée, n’efface pas les tensions entre ses composantes. Plusieurs de ces acteurs se sont combattus, se sont accusés mutuellement de collusion, ou défendent des objectifs territoriaux qui ne coïncident pas. C’est là la fragilité de l’ensemble : une alliance peut agréger des forces, mais elle ne supprime pas les contentieux de fond. En Éthiopie, les lignes de fracture sont aussi politiques, identitaires et locales.

Le chef des Fano a d’ailleurs laissé entendre, dès la mi-août, qu’un cadre plus large était en discussion avec des groupes armés de plusieurs régions. Cette annonce a ensuite été reprise et amplifiée à mesure que les contacts entre factions anti-gouvernementales devenaient visibles. Les détails restent fluctuants, mais le signal politique est clair : des adversaires d’hier testent désormais des convergences tactiques contre le pouvoir central.

Pourquoi Tigré, Amhara et Oromia restent les baromètres du pays

Le Tigré reste le symbole le plus lourd de cette crise. La guerre qui a opposé, de 2020 à 2022, les forces fédérales et leurs alliés aux combattants du TPLF s’est conclue par l’accord de cessation des hostilités signé à Pretoria, sous l’égide de l’Union africaine. Mais la paix n’a pas dissipé tous les soupçons, ni réglé toutes les questions militaires et politiques. L’ONU et l’IGAD ont continué à appeler au dialogue, tandis que des tensions nouvelles réapparaissaient dans le nord du pays.

En Amhara, la mobilisation Fano s’est transformée en conflit ouvert contre le pouvoir fédéral à partir d’avril 2023. En Oromia, l’Armée de libération oromo poursuit une insurrection de basse et moyenne intensité. Ces deux régions concentrent une part décisive de la population éthiopienne et restent essentielles pour l’économie, les routes commerciales et le contrôle administratif. Autrement dit, la contestation n’y est pas seulement militaire ; elle touche aussi l’accès aux marchés, aux écoles, aux soins et à la circulation des personnes.

Le pouvoir fédéral, de son côté, cherche à maintenir l’image d’un État capable de contenir plusieurs crises simultanées. Mais la multiplication des fronts rend l’exercice plus coûteux. Elle oblige l’armée à disperser ses moyens, complique la gouvernance locale et alimente la circulation d’accusations entre autorités, groupes armés et acteurs régionaux. Dans ce type de contexte, la ligne entre sécurité et gouvernance devient très fine.

Un précédent qui pèse sur la lecture de cette coalition

La mémoire du conflit du Tigré domine encore les interprétations. Les estimations du bilan humain varient, mais plusieurs sources de référence ont évoqué un total pouvant atteindre environ 600 000 morts sur l’ensemble de la guerre. Cette fourchette reste débattue, mais elle suffit à mesurer l’ampleur du traumatisme. Elle explique aussi pourquoi toute rumeur de rapprochement entre anciens ennemis est suivie de près, dans le pays comme à l’étranger.

Le gouvernement éthiopien a, ces derniers mois, dénoncé à plusieurs reprises des convergences qu’il juge dangereuses entre certaines forces armées et des acteurs extérieurs. Les autorités ont notamment accusé le TPLF d’entretenir des liens avec d’autres groupes, voire avec l’Érythrée. De son côté, le TPLF a rejeté ces accusations et plaidé pour la mise en œuvre intégrale de l’accord de Pretoria. Dans un pays où la confiance institutionnelle est déjà entamée, ce duel de récits alimente une lecture permanente en termes de trahison ou de survie.

Ce que cela dit de l’Éthiopie et de la région

Cette coalition, si elle se confirme dans ses contours, ne dit pas seulement quelque chose de la faiblesse du centre. Elle montre aussi l’épuisement des solutions purement militaires. Lorsque des mouvements venus de régions différentes cherchent à coordonner leurs positions, c’est souvent qu’ils voient dans le rapport de force une ouverture qu’ils n’ont pas trouvée dans le jeu politique ordinaire. Cela ne garantit ni une stratégie commune, ni une victoire rapide. Mais cela signale un durcissement du paysage.

Pour la Corne de l’Afrique, l’enjeu est immédiat. Une dégradation en Éthiopie peut peser sur les flux de réfugiés, la sécurité frontalière, les corridors commerciaux et les équilibres entre Addis-Abeba, Asmara, Khartoum et Mogadiscio. Pour l’Union africaine, dont le siège est à Addis-Abeba, le sujet est aussi symbolique : l’organisation a soutenu l’accord de Pretoria et continue de défendre la logique du “silencing the guns” sur le continent. Si la contestation armée s’étend, c’est l’un des dossiers les plus sensibles de la diplomatie africaine qui se rouvre.

La suite dépendra de deux éléments : la capacité réelle de cette alliance à dépasser ses divisions internes, et la réponse du gouvernement fédéral, entre ouverture politique et durcissement sécuritaire. En Éthiopie, la question n’est plus seulement de savoir qui contrôle quel territoire. Elle est de savoir si le pays peut encore contenir ses fractures sans les transformer en nouvelle guerre généralisée.