Dans le nord de l’Éthiopie, la rupture du calme ne se mesure plus seulement aux tirs échangés entre forces rivales. Elle se lit aussi dans les routes coupées, les vols suspendus et les communications interrompues. La reprise des combats autour du Tigré et dans les régions voisines de l’Afar et de l’Amhara fragilise directement l’accord de paix signé en 2022.

Un front qui déborde du Tigré

Les affrontements se sont intensifiés à partir du mercredi 23 septembre 2026 dans plusieurs localités du nord de l’Éthiopie. Des forces tigréennes liées au Front populaire de libération du Tigré, le TPLF, ont pris le contrôle de l’aéroport Alula Aba Nega de Mekelle, capitale régionale, selon plusieurs témoignages et comptes rendus concordants.

Les combats se sont ensuite étendus à l’Afar, une région stratégique située entre le Tigré, Djibouti et la route commerciale reliant l’Éthiopie à la mer Rouge. Des affrontements ont notamment été signalés à Abala et à Erebti. Une source humanitaire citée par l’Agence France-Presse affirme que les forces tigréennes ont pris Erebti dimanche 27 septembre, après des tirs d’artillerie lourde. Cette information n’a pas été confirmée de manière indépendante par les autorités fédérales.

Des combats ont également été rapportés dans l’Amhara, au sud du Tigré. Cette région avait combattu aux côtés des forces fédérales pendant la guerre de 2020-2022. Le déplacement du conflit vers ces deux territoires augmente le risque d’une confrontation plus large, au-delà du face-à-face entre Addis-Abeba et les autorités tigréennes.

Les autorités fédérales n’ont pas publié de bilan humain vérifié. Les informations disponibles font état de nouveaux déplacements de populations en Afar, mais leur ampleur reste difficile à établir. Les coupures téléphoniques et Internet compliquent le travail des journalistes, des organisations humanitaires et des services de santé.

Le retour des mécanismes de la guerre

La situation rappelle les premières phases de la guerre du Tigré, déclenchée en novembre 2020. Le conflit avait opposé le gouvernement fédéral aux forces tigréennes pendant deux ans. Des centaines de milliers de personnes avaient été tuées, selon des estimations largement reprises, tandis que plusieurs millions d’Éthiopiens avaient été déplacés.

L’accord signé à Pretoria, en Afrique du Sud, en novembre 2022 avait permis de faire taire l’essentiel des combats. Il prévoyait notamment le désarmement des forces tigréennes, le retour de l’autorité fédérale et la réintégration politique du Tigré. Toutefois, plusieurs dossiers sont restés ouverts, dont le statut des territoires disputés, le retour des personnes déplacées et la présence de forces étrangères.

Près de quatre ans après la fin des principales hostilités, une partie des réfugiés et des déplacés n’a toujours pas retrouvé son domicile. Les infrastructures restent fragiles. Dans certaines zones, l’accès aux soins, aux banques et à l’aide humanitaire demeure irrégulier.

La frappe qui a touché dimanche 27 septembre le bâtiment de Tigrai TV, à Mekelle, illustre la nouvelle dimension du conflit. Des journalistes de la chaîne ont indiqué que l’immeuble avait été atteint par un drone et que les émissions avaient été interrompues. Aucun bilan de victimes n’a été annoncé. Les circonstances exactes de la frappe restent contestées.

Cette attaque intervient après plusieurs signalements de frappes de drones dans le Tigré. Human Rights Watch a dénoncé une frappe aérienne contre un complexe résidentiel de Mekelle le 20 août 2026. L’organisation demande une enquête indépendante sur les éventuelles victimes civiles. Les autorités éthiopiennes n’ont pas reconnu publiquement la responsabilité de toutes les opérations signalées.

Une alliance armée qui élargit la crise

Le TPLF ne se trouve pas seul dans cette nouvelle séquence. Sept groupes armés et mouvements d’opposition ont annoncé la création d’une alliance appelée Ethiopian Peoples’ Forces Alliance for Survival. Cette coalition comprend notamment les forces tigréennes, les milices nationalistes amharas Fano et l’Armée de libération oromo.

Ces groupes ont des histoires et des objectifs différents. Certains se sont combattus pendant la guerre du Tigré. Leur rapprochement répond donc moins à une plateforme politique commune qu’à un intérêt immédiat : contester le pouvoir du Premier ministre Abiy Ahmed et affaiblir l’appareil fédéral.

Pour le TPLF, l’ouverture de plusieurs axes peut réduire la pression militaire exercée sur le Tigré. L’Afar présente un intérêt particulier. La région abrite des corridors qui relient le centre de l’Éthiopie aux ports et aux plateformes logistiques de Djibouti. Une perturbation durable de ces itinéraires toucherait les importations de carburant, de produits alimentaires et de biens industriels.

Les conséquences ne seraient pas identiques pour tous les Éthiopiens. Les grandes entreprises et les administrations pourraient absorber une partie des retards grâce à leurs réserves et à leurs réseaux. Les petits commerçants, les transporteurs et les ménages dépendants du marché informel seraient exposés plus rapidement aux pénuries et à la hausse des prix.

Le risque d’une régionalisation

Le chef d’état-major éthiopien, le maréchal Birhanu Jula, a accusé l’Érythrée et le Soudan de soutenir des groupes armés opposés au gouvernement. Il a aussi cité l’Égypte et d’autres puissances étrangères. Ces accusations n’ont pas été établies de manière indépendante et les États mis en cause n’ont pas confirmé les faits allégués.

L’Érythrée occupe une place particulière dans cette crise. Asmara avait soutenu les forces fédérales durant la guerre de 2020-2022. Les relations entre les deux pays se sont pourtant fortement dégradées depuis, notamment autour de l’accès éthiopien à la mer Rouge et du statut des territoires frontaliers.

Le Soudan constitue un autre facteur d’instabilité. Sa guerre interne a transformé les zones frontalières en espaces de circulation pour combattants, réfugiés et trafiquants. Toute implication directe d’acteurs soudanais pourrait créer un nouvel axe de confrontation entre Addis-Abeba, Khartoum et les forces tigréennes.

La crise concerne aussi l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, organisation régionale de l’Afrique de l’Est. L’Éthiopie en est un membre central. Mais l’organisation reste fragilisée par les divergences entre ses États membres sur la guerre au Soudan, les relations avec l’Érythrée et les modalités de médiation.

Ce que l’Union africaine doit surveiller

L’Union africaine, dont le siège se trouve à Addis-Abeba, avait soutenu les négociations qui avaient conduit à l’accord de Pretoria. La reprise des combats met à l’épreuve cette architecture de paix. Elle pose une question directe : comment empêcher qu’un accord militaire incomplet ne se transforme en nouveau cycle de représailles politiques et territoriales ?

Les prochaines semaines seront décisives. Il faudra suivre l’évolution des combats en Afar et en Amhara, la réouverture des axes vers Djibouti, la circulation des forces érythréennes près du Tigré et l’accès humanitaire à Mekelle. La capacité des médiateurs africains à rétablir des canaux de dialogue pèsera aussi sur la suite.

Pour la population, l’urgence reste concrète : pouvoir circuler, recevoir des soins, accéder aux marchés et retrouver des proches déplacés. Sans règlement politique des questions territoriales et sécuritaires laissées en suspens depuis 2022, chaque incident local risque désormais de rallumer un conflit national.