À Addis-Abeba, un débat institutionnel qui dépasse les couloirs du pouvoir
En Éthiopie, une réforme constitutionnelle ne se résume jamais à un simple changement de texte. Elle touche à la manière dont l’État tient ensemble ses équilibres, dans un pays fédéral, vaste, peuplé et traversé par des lignes politiques, linguistiques et régionales profondes. Le débat ouvert par le dialogue national récent porte précisément sur ce point sensible : qui incarne l’exécutif, et avec quelle légitimité ?
Le sujet a pris de l’ampleur à Addis-Abeba, où la conférence nationale de dialogue s’est achevée le 22 août 2026 après environ 40 jours de travaux et près de 4 000 délégués. Les participants ont examiné plusieurs dossiers, dont la structure de l’État, le système politique, la gouvernance et la réconciliation nationale. Selon les comptes rendus publiés par les institutions éthiopiennes, des recommandations ont émergé sur la réforme constitutionnelle, y compris l’idée d’une présidence exécutive.
Ce que propose le dialogue national
Le point le plus discuté est clair : fusionner les fonctions de Premier ministre et de président pour créer une présidence exécutive. Dans le système actuel, l’Éthiopie fonctionne comme une république parlementaire fédérale. Le président y est élu par le Parlement et dispose de pouvoirs surtout cérémoniels, tandis que l’exécutif réel revient au Premier ministre. L’ambassade d’Éthiopie décrit encore ce schéma institutionnel dans ses documents publics.
Les participants ont aussi évoqué une autre piste : réduire le financement des partis fondés sur une base ethnique au profit de formations à vocation nationale. Là encore, le message politique est évident. Le dialogue cherche à déplacer le centre de gravité du débat éthiopien, de l’addition des appartenances vers une architecture institutionnelle censée encourager des loyautés plus larges. Les organes officiels du dialogue ont indiqué que les discussions avaient porté sur huit grands axes, dont la structure de gouvernement, les droits, l’État de droit, la lutte contre la corruption et la paix.
Le calendrier reste décisif. Les recommandations doivent encore suivre leur circuit politique. Des sources éthiopiennes ont indiqué qu’elles pourraient être transmises au Parlement à sa reprise des travaux, en octobre. Autrement dit, le dialogue a produit une base politique, mais pas encore un nouveau régime institutionnel.
Un débat qui avantage le pouvoir, mais pas seulement
Sur le papier, les partisans du changement avancent un argument de cohérence. Une présidence exécutive, disent-ils, permettrait de mieux représenter l’ensemble des communautés et de clarifier la chaîne de décision dans un État fédéral souvent mis à l’épreuve par les crises de gouvernance. Dans la pratique, le contexte politique donne un relief particulier à cette idée. Le parti du Premier ministre Abiy Ahmed dispose d’une large majorité au Parlement, ce qui ferait de toute réforme de fond un dossier politiquement accessible au pouvoir en place.
C’est là que se logent les inquiétudes. Les opposants redoutent qu’une présidence exécutive ne concentre davantage encore les leviers institutionnels entre les mains d’un seul camp. Cette crainte n’est pas abstraite. Depuis 2018, Abiy Ahmed dirige un pays où les rivalités régionales, les tensions identitaires et les conflits armés n’ont jamais complètement disparu de l’agenda national. Une réforme qui centralise l’exécutif peut donc être lue, selon les acteurs, soit comme un outil de stabilisation, soit comme un durcissement de la verticalité du pouvoir.
Le dialogue lui-même reste contesté. Plusieurs partis d’opposition l’ont boycotté, et des groupes armés n’y ont pas pris part. Les critiques estiment donc que la discussion n’a pas intégré tous les acteurs capables d’influencer la paix réelle sur le terrain. Cette absence compte, car une réforme institutionnelle ne règle pas à elle seule les conflits en Oromia ou en Amhara, ni les tensions plus diffuses qui traversent le pays.
Le contexte humain et territorial pèse lourd. L’Éthiopie compte environ 135,9 millions d’habitants en 2025, selon la Banque mondiale, ce qui en fait le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique. Un tel volume démographique rend toute réforme de gouvernance plus sensible, car elle touche à la distribution du pouvoir, des ressources et de la représentation à très grande échelle.
Oromia, Amhara, Tigré : la réforme testée par la réalité du terrain
Le débat constitutionnel ne peut pas être séparé des foyers de tension qui demeurent actifs. En Oromia et en Amhara, les deux régions les plus peuplées, les conflits armés et les insurrections continuent de fragiliser l’autorité de l’État. Dans le Tigré, la mémoire de la guerre de 2020 à 2022 reste vive. Les autorités et plusieurs acteurs internationaux parlent d’un conflit qui a laissé des traces profondes, même si les bilans humains précis demeurent disputés selon les sources.
Dans ce cadre, la portée du dialogue est double. Pour les autorités, il s’agit de montrer qu’un compromis politique peut encore être trouvé par la discussion. Pour les populations, l’enjeu est plus immédiat : sécurité, accès aux services, prévisibilité des règles, et fin des cycles de confrontation. Une réforme institutionnelle n’aura de sens que si elle s’accompagne d’un travail parallèle avec les partis exclus, les communautés locales et les acteurs armés. C’est la seule manière de faire passer le débat du papier au terrain.
Les organisateurs eux-mêmes semblent en avoir conscience. L’Union africaine a salué le dialogue national éthiopien et encouragé les États membres à institutionnaliser des mécanismes permanents de dialogue réunissant gouvernements, partis, société civile et médias pour prévenir les conflits. À Addis-Abeba, siège de l’UA, cette lecture continentale n’est pas anecdotique. Elle place l’expérience éthiopienne dans un mouvement plus large de recherche de solutions politiques aux crises de gouvernance.
Une réforme à portée continentale
Si la proposition aboutit, l’Éthiopie enverra un signal majeur à l’Afrique de l’Est et au reste du continent. Un passage vers une présidence exécutive dans un État fédéral aussi complexe poserait une question simple : comment construire l’unité sans écraser la pluralité ? La réponse intéresse directement la Corne de l’Afrique, où l’IGAD suit de près les dynamiques de stabilité, mais aussi l’Union africaine, attentive aux transitions politiques qui évitent la violence institutionnelle.
Le prochain jalon sera donc politique, pas seulement technique. Le Parlement éthiopien devra se saisir des recommandations, puis viendra l’épreuve du texte, du vote et de l’acceptation par les acteurs absents du dialogue. C’est à ce moment-là que l’on saura si la réforme ouvre une phase de consolidation ou si elle ajoute un étage de plus à la crise de confiance. Dans un pays où la parole publique est souvent aussi importante que la norme écrite, Addis-Abeba ne joue pas seulement une séquence institutionnelle. Elle teste sa capacité à transformer un compromis de salle en stabilité durable.