À Addis-Abeba, le pouvoir fédéral promet une Éthiopie plus unie et plus influente. Mais, dans plusieurs régions, la question demeure : qui décide, au nom de qui, et avec quelle place pour les autonomies locales ?

Cette tension traverse le projet politique du Premier ministre Abiy Ahmed depuis son arrivée au pouvoir en 2018. Elle aide à comprendre pourquoi la fin de la guerre au Tigré n’a pas suffi à stabiliser le pays.

Un État fédéral traversé par deux visions

L’Éthiopie organise une partie de son fédéralisme autour des peuples et des langues. Ce système reconnaît des identités régionales et leur accorde des pouvoirs. Ses défenseurs y voient une réponse à une longue histoire de centralisation. Ses critiques estiment qu’il a aussi institutionnalisé les rivalités entre groupes et territoires.

Abiy Ahmed a pris la tête du gouvernement en 2018 en promettant des réformes et une nouvelle cohésion nationale. En 2019, il a lancé le Parti de la prospérité, conçu comme une formation nationale plutôt qu’une coalition de partis régionaux. Le changement nourrit deux lectures opposées : pour ses soutiens, il doit dépasser les clivages ; pour ses adversaires, il concentre davantage le pouvoir à Addis-Abeba.

Cette opposition ne se résume pas à un débat théorique. Elle porte sur le partage des ressources, la représentation politique, la sécurité et la capacité des régions à gouverner. Les travaux consacrés au fédéralisme éthiopien soulignent précisément les difficultés à concilier autonomie locale et autorité fédérale. Une étude sur le fédéralisme et les rapports entre centre et régions en Éthiopie décrit ces tensions de longue durée.

Pretoria a arrêté la guerre, pas réglé ses causes

Le 2 novembre 2022, le gouvernement fédéral et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) ont signé à Pretoria un accord de cessation des hostilités. Le texte, négocié sous l’égide de l’Union africaine, a mis fin aux combats de grande ampleur dans le nord du pays. Il prévoyait notamment le désarmement, le rétablissement des services et l’accès humanitaire.

Quatre ans plus tard, cet accord reste une étape majeure, mais sa mise en œuvre demeure contestée. Les questions du retour des déplacés, de l’administration des territoires disputés et de la réintégration politique du Tigré restent sensibles. En mars 2025, l’Union africaine appelait encore les parties à respecter leurs engagements. Son communiqué sur la situation au Tigré rappelle que le processus de paix exige un suivi durable.

Le conflit n’est pas le seul défi intérieur. En Amhara, les forces fédérales affrontent des milices Fano. En Oromia, l’Armée de libération oromo reste engagée dans une insurrection contre l’État. Ces conflits ont des trajectoires et des acteurs distincts ; les réduire à une seule fracture nationale ferait perdre de vue les demandes politiques propres à chaque région.

La population en ressent les conséquences de manière inégale. L’insécurité complique les déplacements, l’accès aux services et les échanges commerciaux dans les zones touchées. À Addis-Abeba, les institutions et les grands projets restent le visage le plus visible de l’État ; dans les régions affectées, la priorité peut être la sécurité quotidienne, le retour des services publics et la possibilité de participer aux décisions locales.

La mer Rouge, enjeu stratégique et source de crispation

L’Éthiopie est enclavée depuis l’indépendance de l’Érythrée, en 1993. Elle dépend largement des ports voisins, notamment de Djibouti, pour son commerce extérieur. Abiy Ahmed présente l’accès à la mer comme un enjeu stratégique pour un pays de grande population et d’importance économique croissante.

Mais cet objectif se heurte à la souveraineté des États voisins et ravive une mémoire régionale marquée par la guerre. En 2024, un accord annoncé entre l’Éthiopie et le Somaliland sur l’accès à la mer a provoqué une crise avec la Somalie, qui considère le territoire comme faisant partie de son État. Les rapports avec l’Érythrée se sont également détériorés après leur rapprochement de 2018 et leur coopération durant la guerre du Tigré.

À l’automne 2026, des combats renouvelés au Tigré et les tensions autour de la mer Rouge alimentent les inquiétudes d’un embrasement plus large. Les informations sur les responsabilités et les bilans doivent toutefois être attribuées avec prudence. L’Associated Press rapporte que l’accord de Pretoria est soumis à une pression accrue et que l’enjeu maritime se mêle aux rivalités régionales. Son point sur les conflits et les ambitions maritimes éthiopiennes replace ces tensions dans la dynamique de la Corne de l’Afrique.

Un mandat renforcé, une légitimité toujours discutée

Le scrutin législatif du 1er juin 2026 a consolidé la position du Parti de la prospérité. Selon les résultats annoncés par le Conseil national électoral, il a obtenu 438 des 501 sièges à la Chambre des représentants. L’agence de presse publique éthiopienne a également relayé cette victoire. Les résultats électoraux annoncés en Éthiopie donnent la mesure de la majorité obtenue.

Cette victoire parlementaire ne clôt pas le débat sur la représentativité. Des bureaux de vote n’ont pas ouvert dans certaines zones touchées par l’insécurité, tandis que des opposants ont contesté les conditions du scrutin. Pour le gouvernement, le résultat conforte son mandat ; pour ses critiques, il ne répond pas aux questions d’inclusion et de pluralisme, d’autant que plusieurs régions restent en conflit.

La trajectoire éthiopienne concerne toute la Corne de l’Afrique. Le pays siège à Addis-Abeba, où se trouve le siège de l’Union africaine, et joue un rôle central dans l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), organisation régionale de coopération. Un regain de guerre pourrait peser sur les échanges, les déplacements de population et la sécurité des pays voisins, alors que la région fait déjà face à plusieurs crises.

Le projet d’Abiy Ahmed combine donc unité nationale, centralisation politique et affirmation stratégique. Sa durabilité dépendra moins des ambitions affichées que de la capacité à négocier le partage du pouvoir, appliquer l’accord de Pretoria et traiter les conflits région par région. C’est là que se joue, au-delà du mandat électoral, la possibilité d’un compromis politique éthiopien.