Pour l’Égypte, une centrale nucléaire installée au large ne serait pas un simple équipement supplémentaire. Elle poserait des questions très concrètes : où produire l’électricité, comment la raccorder au réseau et qui en maîtriserait le financement, l’exploitation et la sûreté ? Les discussions évoquées à Moscou ouvrent une piste, mais aucun projet égyptien de centrale flottante n’a encore été annoncé comme décidé.

Une piste discutée à Moscou, pas encore un chantier

Le 28 octobre 2026, en marge du sommet Russie-Afrique à Moscou, Alexeï Likhatchov, directeur général du groupe public russe Rosatom, a cité l’Égypte parmi les pays avec lesquels son entreprise discute de centrales nucléaires flottantes. D’après Reuters, les échanges concernent aussi le Togo, la Namibie et la Tanzanie. Le groupe russe décrit ces installations comme une option destinée notamment aux pays côtiers. Le compte rendu de Reuters sur les discussions de Rosatom ne fait toutefois état ni d’un contrat signé pour l’Égypte, ni d’un calendrier de déploiement.

Le principe est différent de celui d’une centrale construite à terre : les réacteurs sont installés sur un navire ou une plateforme flottante, raccordée à des infrastructures à terre. Rosatom met en avant une mise en œuvre potentiellement plus rapide et une production électrique de taille limitée. Ce sont les arguments de l’entreprise qui propose la technologie, et non des garanties indépendamment établies pour un futur site égyptien.

L’Égypte n’aborde pas cette possibilité sans expérience nucléaire en cours. Sur la côte méditerranéenne, à El-Dabaa, Rosatom construit déjà une centrale terrestre de quatre réacteurs, pour une puissance totale annoncée de 4 800 mégawatts. Le 9 juillet 2026, la cuve du réacteur de la deuxième unité a été installée. L’étape a été rapportée par World Nuclear News et par une publication consacrée au nucléaire, qui relaie les informations de Rosatom. Ce jalon de chantier ne signifie pas que la centrale est déjà en mesure de produire de l’électricité.

El-Dabaa, le projet qui donne sa mesure aux discussions

La rencontre au sommet s’inscrit dans un partenariat énergétique déjà engagé. Le 29 octobre, la présidence égyptienne a indiqué qu’Abdel Fattah al-Sissi avait reçu Likhatchov à Moscou et insisté sur le respect du calendrier d’El-Dabaa. Le communiqué place le projet parmi les moyens de répondre aux besoins énergétiques du pays, tout en mentionnant l’augmentation de la production renouvelable. Cette priorité rejoint la politique du Caire : diversifier le bouquet électrique, plutôt que miser sur une seule source. Le communiqué de la présidence égyptienne sur la rencontre confirme l’importance accordée à El-Dabaa, mais ne mentionne pas d’accord sur une centrale flottante.

Les échéances avancées pour El-Dabaa doivent aussi être distinguées des discussions exploratoires. En juillet, Rosatom a indiqué viser la livraison du premier combustible au premier semestre 2027 et un raccordement des unités au réseau en 2028. Il s’agit d’objectifs communiqués par l’entreprise, pas d’une mise en service déjà acquise. La cuve installée sur la deuxième unité, comme les autres étapes de construction, montre l’avancement du chantier ; elle ne permet pas, à elle seule, de conclure que ces dates seront tenues.

Ce calendrier compte dans un pays où la demande d’électricité évolue avec la croissance démographique, l’activité économique et les besoins de climatisation. L’Agence internationale de l’énergie estime que la consommation électrique égyptienne a progressé de 1,5 % en 2025. Elle souligne aussi le développement des renouvelables et des moyens de stockage, essentiels pour fournir de l’électricité lorsque le solaire ne produit pas. Les données de l’AIE sur l’électricité en 2026 replacent ainsi El-Dabaa dans un système appelé à combiner nucléaire, gaz, solaire, éolien et renforcement du réseau.

Les questions que soulève une centrale en mer

Une unité flottante pourrait, en théorie, alimenter un réseau côtier ou fournir de l’énergie à une installation industrielle. Mais, pour l’Égypte, la faisabilité dépendrait du site, des lignes de raccordement, des règles de sûreté et de la répartition des responsabilités. Il faudrait également examiner le coût complet : construction, transport, assurances, exploitation, combustible, maintenance et démantèlement. Les déclarations de Rosatom ne précisent pas encore ces paramètres pour un projet égyptien.

Les enjeux ne seraient pas identiques pour tous les acteurs. L’État chercherait à sécuriser l’approvisionnement et à limiter les risques de nouvelles tensions sur le réseau. Les entreprises auraient besoin d’une électricité disponible et prévisible. Pour les habitants, l’intérêt se mesurerait à la continuité du service et à son coût, non à la seule puissance installée. Les communautés vivant près d’un site potentiel seraient directement concernées par les procédures d’information, de sécurité et de contrôle environnemental.

La relation avec Moscou comporte également un volet industriel et diplomatique. El-Dabaa place une partie du programme nucléaire égyptien entre les mains d’un partenaire russe, avec des implications de long terme pour les compétences, la maintenance et les approvisionnements. Une éventuelle centrale flottante approfondirait cette coopération ; elle obligerait donc Le Caire à évaluer non seulement la technologie, mais aussi les dépendances contractuelles et la capacité du pays à superviser l’installation.

Un enjeu régional, encore à l’état de discussion

La proposition s’inscrit dans une compétition plus large pour les partenariats énergétiques en Afrique. Le sommet Russie-Afrique sert à présenter des offres dans plusieurs secteurs, dont l’énergie. Mais les besoins et les choix varient fortement d’un pays à l’autre : une technologie adaptée à un réseau côtier ne l’est pas automatiquement à un autre. L’Égypte, puissance d’Afrique du Nord et membre de l’Union africaine, devra aussi articuler ses projets avec ses échanges énergétiques régionaux et ses engagements de sûreté nucléaire.

À ce stade, les éléments établis sont donc limités : Rosatom dit discuter avec l’Égypte, tandis que Le Caire poursuit le chantier d’El-Dabaa et défend la diversification de son approvisionnement. Aucun lieu, financement, calendrier ou accord final n’a été annoncé pour une centrale flottante. La suite dépendra notamment de la précision des discussions et de la publication d’éléments techniques et réglementaires. Tant qu’ils manquent, cette option reste une piste diplomatique et industrielle, pas une nouvelle centrale en construction.