Pour Le Caire, la relation avec Kuala Lumpur ne se limite plus aux échanges diplomatiques. L’Égypte veut convertir son rôle de carrefour entre l’Afrique, le monde arabe et la Méditerranée en partenariats économiques concrets. La Malaisie, de son côté, cherche à élargir ses débouchés et ses investissements.
Cette ambition a pris une forme officielle le 10 octobre 2026. En visite d’État en Malaisie, le président égyptien Abdel-Fattah al-Sissi et le Premier ministre malaisien Anwar Ibrahim ont annoncé l’élévation de leurs relations au rang de partenariat stratégique. Reste à transformer cette déclaration en projets, en échanges plus soutenus et en coopération suivie.
Un rapprochement qui s’inscrit dans la durée
Les deux pays entretiennent des relations depuis plusieurs décennies, nourries notamment par les échanges universitaires et religieux. Des étudiants malaisiens se rendent en Égypte, en particulier à Al-Azhar, institution d’enseignement islamique installée au Caire. Anwar Ibrahim a aussi évoqué les liens éducatifs avec les universités d’Aïn Chams et d’Alexandrie.
La visite d’al-Sissi intervient après celle d’Anwar Ibrahim en Égypte, du 9 au 12 novembre 2024. À cette occasion, les deux gouvernements avaient déjà affiché leur volonté de développer les échanges commerciaux et les investissements. La continuité entre ces rencontres montre que le rapprochement dépasse le seul calendrier protocolaire.
Le commerce reste toutefois un chantier à consolider. Le ministère malaisien des Affaires étrangères indiquait qu’en 2023, l’Égypte était le cinquième partenaire commercial de la Malaisie en Afrique, avec des échanges évalués à 3,35 milliards de ringgits malaisiens, en faveur de la Malaisie. Anwar a également affirmé que les échanges avaient progressé de 74,7 % cette année, tout en précisant qu’ils partaient d’un niveau très bas. Ce pourcentage, communiqué lors de la conférence de presse, ne suffit donc pas à mesurer leur poids économique sans connaître la valeur totale de la période concernée.
Les deux dirigeants ont convenu de relancer leurs mécanismes de concertation. Une deuxième réunion de la commission mixte et une deuxième consultation bilatérale doivent se tenir « à la première occasion », selon le communiqué rapporté par l’agence malaisienne Bernama. Anwar a, lui, évoqué une commission mixte au premier trimestre 2027. Cette échéance permettra de juger si le nouveau statut se traduit par un calendrier de travail précis.
Des secteurs prioritaires, des retombées à préciser
Les secteurs mis en avant couvrent l’énergie, les renouvelables, l’industrie manufacturière, l’électronique, l’agriculture et les industries alimentaires. Le Premier ministre malaisien a aussi cité les semi-conducteurs, les produits pharmaceutiques, le tourisme, le transport aérien et l’éducation. Ces domaines associent les capacités industrielles et technologiques malaisiennes aux infrastructures et à la position géographique de l’Égypte.
La zone économique du canal de Suez pourrait servir de point d’ancrage à des investissements tournés vers plusieurs marchés. Pour les entreprises malaisiennes, l’Égypte offre une porte d’accès au monde arabe et au continent africain. Pour les autorités égyptiennes, attirer des capitaux et développer la production locale peut soutenir les exportations et l’emploi. Mais les annonces ne précisent ni montants d’investissement, ni entreprises engagées, ni objectifs de création d’emplois.
Les effets dépendront donc de la mise en œuvre. Les grandes entreprises peuvent bénéficier de nouveaux contrats et de chaînes d’approvisionnement plus diversifiées. Les producteurs agricoles, les sous-traitants et les travailleurs locaux ne profiteront de cette dynamique que si les projets créent des débouchés sur place, transfèrent des compétences et s’intègrent aux activités existantes. À ce stade, les déclarations officielles fixent des priorités, pas encore des résultats mesurables.
Les transports comptent aussi. Anwar a mentionné la régularité des liaisons aériennes, un enjeu concret pour les échanges d’affaires, les déplacements d’étudiants et le tourisme. Sans connexions fiables et procédures commerciales prévisibles, la proximité diplomatique ne se convertit pas automatiquement en circulation accrue de biens et de personnes.
Le dialogue régional, de la mer Rouge à Gaza
La rencontre a également porté sur les tensions internationales. Al-Sissi a déclaré vouloir contribuer à freiner l’escalade au Moyen-Orient. Il a dit avoir discuté avec Anwar de la Corne de l’Afrique et de la mer Rouge, en défendant un règlement politique global des crises de la région. Il s’agit de la position exprimée par le président égyptien ; la déclaration ne détaille pas de proposition commune ni de mécanisme diplomatique nouveau.
Pour l’Égypte, ces enjeux sont directement liés à sa géographie et à ses intérêts. Le canal de Suez relie la mer Rouge à la Méditerranée et constitue un axe majeur du commerce maritime. Les tensions dans la région peuvent donc peser sur les routes commerciales et sur l’activité économique. La Corne de l’Afrique, située de l’autre côté de la mer Rouge, relève d’équilibres politiques et sécuritaires qui concernent aussi les États riverains et l’Union africaine.
Anwar a, pour sa part, rappelé la coopération avec Le Caire concernant l’aide malaisienne aux Palestiniens, notamment l’acheminement de blessés de Gaza vers la Malaisie pour des soins. Cette dimension humanitaire s’ajoute aux sujets économiques et souligne le rôle de l’Égypte comme interlocuteur régional, sans faire des deux pays des acteurs aux moyens ou aux responsabilités identiques.
À l’échelle africaine, le rapprochement intéresse par la place que l’Égypte occupe en Afrique du Nord et par ses liens avec les institutions continentales, dont l’Union africaine. Il ouvre aussi une voie de coopération entre l’Asie du Sud-Est et les marchés africains. La portée réelle de cette annonce se mesurera aux décisions de la commission mixte prévue en 2027, aux projets effectivement financés et à la capacité des deux gouvernements à maintenir un dialogue sur les crises régionales.
Sources consultées : compte rendu de la présidence égyptienne sur les échanges régionaux, dépêche de l’agence malaisienne Bernama sur le partenariat stratégique, transcription de la conférence de presse par le bureau du Premier ministre malaisien, ministère malaisien des Affaires étrangères sur la visite de 2024.