Pour l’Irak, vendre du pétrole ne suffit pas : encore faut-il pouvoir l’acheminer lorsque les routes maritimes sont perturbées. L’Égypte, l’Irak et la Jordanie étudient une coopération industrielle et logistique qui pourrait rapprocher les gisements irakiens des marchés de la Méditerranée et de la mer Rouge. Mais, à ce stade, les projets restent à l’étude.

Trois pays, des intérêts énergétiques liés

Le rapprochement s’inscrit dans le Conseil de coordination tripartite, créé pour approfondir les liens entre Le Caire, Bagdad et Amman. Pour l’Égypte, pays d’Afrique du Nord dont la capitale est Le Caire, cette coopération prolonge une stratégie de participation de ses entreprises aux projets d’infrastructure irakiens. Elle s’ajoute aux échanges sur l’énergie, le transport et le commerce.

Le mécanisme ne relève pas d’une communauté économique africaine comme l’Union du Maghreb arabe, à laquelle l’Égypte n’appartient pas. Il relie trois pays arabes, dont deux — l’Égypte et l’Irak — siègent à l’Union africaine. Son importance pour le continent tient notamment à la place de l’Égypte dans les réseaux énergétiques et commerciaux entre l’Afrique du Nord, le Proche-Orient et la Méditerranée.

Les discussions ont aussi une dimension régionale concrète. L’Irak cherche à diversifier l’acheminement de ses hydrocarbures, tandis que la Jordanie pourrait servir de corridor terrestre. L’Égypte, elle, dispose d’installations portuaires et d’infrastructures énergétiques susceptibles de faciliter l’accès à la Méditerranée et à la mer Rouge. Ces atouts ne garantissent toutefois ni la faisabilité ni la rentabilité des projets envisagés.

Des projets discutés, pas encore décidés

Le 1er novembre 2026, une réunion technique s’est tenue par visioconférence dans le cadre de la coopération tripartite. Selon des comptes rendus publiés en Irak, Ali Warid Hammoud, directeur général de la State Company for Oil Projects (SCOP), a présidé la séance du groupe irakien chargé du suivi des projets. Les participants ont examiné les caractéristiques d’un complexe pétrochimique commun, ainsi que des pistes dans le raffinage, le stockage et la transformation des hydrocarbures. Le compte rendu des échanges techniques irako-jordano-égyptiens mentionne également le projet de pipeline Bassora-Haditha.

L’expertise d’entreprises égyptiennes en ingénierie, approvisionnement et construction a été évoquée. Mais aucun contrat n’a été annoncé. Les informations disponibles ne précisent ni le lieu d’implantation du complexe, ni son coût, ni son calendrier, ni les volumes ou la nature des matières premières à traiter. Ces éléments sont déterminants : une usine pétrochimique exige des approvisionnements réguliers, des débouchés commerciaux et des infrastructures adaptées.

Les discussions ne se limitent donc pas à la transformation du pétrole. Les trois pays ont aussi évoqué des routes d’exportation et des capacités de stockage. Un projet d’infrastructure peut réduire la dépendance à un passage unique, mais il ne la supprime pas automatiquement : son utilité dépendra des raccordements, des capacités de transport et des accords commerciaux entre États.

La vulnérabilité irakienne au cœur du dossier

La question des itinéraires est particulièrement sensible pour l’Irak, dont les recettes publiques dépendent fortement des ventes de pétrole. Les perturbations du trafic dans le détroit d’Ormuz ont montré les conséquences possibles d’une concentration des exportations sur quelques voies. En août 2026, Bagdad et Ankara ont conclu un accord d’un an visant à acheminer du brut par le pipeline reliant Kirkouk au port turc de Ceyhan, avec un volume minimal annoncé de 750 000 barils par jour. Cette initiative illustre la recherche d’options supplémentaires, sans remplacer à elle seule les exportations du sud irakien. L’accord irako-turc sur la route de Ceyhan témoigne de cette diversification.

Le 19 octobre, le ministre irakien du Pétrole, Basim Khudair, a déclaré que les exportations du pays dépassaient 3,4 millions de barils par jour au cours du mois. Il a cité plusieurs voies : le détroit d’Ormuz, Ceyhan et le transport par camions à travers la Syrie. Ce chiffre, rapporté par l’agence de presse irakienne et repris par le média kurde Rudaw, correspond à une déclaration ministérielle et non à un bilan final détaillé par itinéraire. Le compte rendu de Rudaw sur les exportations irakiennes précise cette attribution.

La diversification a aussi un coût. Le transport terrestre par camions peut être plus onéreux et moins efficace que les flux par oléoduc ou par voie maritime. De même, un pipeline transfrontalier suppose des investissements, des accords durables et une coordination technique. Les bénéfices éventuels ne seraient donc pas répartis de manière identique : les autorités et les entreprises pourraient gagner de nouveaux débouchés, tandis que les coûts de construction et d’exploitation pèseraient sur les budgets et les tarifs de transport.

Pour l’Égypte, une ambition industrielle à concrétiser

Le Caire a déjà manifesté son intérêt pour le transport du pétrole irakien vers des marchés régionaux et internationaux via des installations égyptiennes. Un complexe pétrochimique ajouterait une autre ambition : transformer une partie des hydrocarbures en produits industriels à plus forte valeur ajoutée, plutôt que de miser uniquement sur l’exportation de brut. Cela pourrait ouvrir des marchés aux entreprises d’ingénierie et aux opérateurs industriels égyptiens.

Cette perspective reste conditionnelle. Il faudra déterminer qui finance le projet, qui fournit les matières premières, où les produits seront vendus et comment les revenus et les risques seront partagés. La localisation pèsera également sur les emplois créés et sur les retombées pour les territoires concernés. Sans réponses précises, l’annonce d’un complexe ne permet pas encore d’évaluer ses effets sur l’économie égyptienne ou sur les consommateurs.

À l’échelle régionale, le dossier montre comment des États cherchent à articuler sécurité des approvisionnements, infrastructures et transformation industrielle. Pour l’Égypte, il s’agit aussi de renforcer son rôle de plateforme entre Afrique, monde arabe et Méditerranée. La prochaine étape à surveiller sera la publication d’études de faisabilité ou d’accords donnant un lieu, un financement et un calendrier aux projets. D’ici là, le complexe pétrochimique et le pipeline restent des pistes discutées, non des réalisations acquises.