Une usine de médicaments qui change de propriétaire peut-elle devenir un tremplin pour produire davantage en Égypte et vendre au-delà de ses frontières ? C’est l’enjeu du rapprochement entre le groupe Eastpharma et l’Autorité égyptienne des médicaments, alors que Le Caire veut renforcer la fabrication locale et développer ses exportations.

Un marché important, une chaîne de production à compléter

L’Égypte dispose d’un vaste marché intérieur et d’une industrie qui fabrique déjà une grande part des médicaments vendus dans le pays. Selon l’Autorité égyptienne des médicaments (EDA), le marché a atteint 422 milliards de livres égyptiennes en 2025, en hausse de 37 % sur un an. L’institution estime sa valeur à environ 8,5 milliards de dollars et indique que le pays occupait alors la 26e place mondiale.

La production locale couvre environ 91 % des produits pharmaceutiques disponibles sur le marché, selon l’EDA. Mais cette proportion ne signifie pas que tous les intrants sont fabriqués sur place. Les principes actifs, composants qui donnent leur effet thérapeutique aux médicaments, restent largement importés. L’Autorité a indiqué vouloir localiser la production de 50 d’entre eux, correspondant à près de 78 % des importations de principes actifs à usage humain.

Cette distinction est essentielle : assembler ou conditionner un médicament dans le pays ne garantit pas l’autonomie de toute sa chaîne d’approvisionnement. Les coûts des importations et les perturbations logistiques peuvent fragiliser fabricants et patients. Pour l’industrie égyptienne, l’enjeu est donc de consolider les capacités existantes tout en progressant vers des étapes de production plus techniques.

Une usine du Caire au cœur de l’accord

Le 20 octobre 2026, Sanofi Égypte et Eastpharma ont signé un accord prévoyant le transfert à Eastpharma de la propriété de l’usine de Sanofi au Caire. La signature s’est déroulée en présence d’Ali El-Ghamrawy, président de l’EDA. L’Autorité présente l’opération comme un moyen de maintenir l’activité du site, de renforcer la fabrication locale et d’ouvrir des possibilités d’expansion régionale.

Les détails financiers de la transaction n’ont pas été rendus publics dans les informations disponibles. L’EDA précise toutefois que Sanofi, présent en Égypte depuis plus de 60 ans, entend poursuivre ses activités dans le pays. Le transfert de propriété industrielle ne signifie donc pas, à lui seul, que l’entreprise française quitte le marché égyptien.

Cinq jours plus tard, le 25 octobre, El-Ghamrawy a reçu une délégation d’Eastpharma conduite par son dirigeant, Philippe Haas. Les discussions ont porté sur l’extension des lignes de production, le transfert de technologies et le développement des capacités de recherche. Eastpharma a également exposé son intérêt pour les médicaments complexes, qui exigent des savoir-faire et des équipements spécialisés. L’EDA a indiqué que les échanges concernaient aussi la disponibilité de médicaments prioritaires, dans le respect des règles de qualité, de sécurité et de propriété intellectuelle.

Le calendrier rapproché des deux annonces dessine une première séquence d’implantation : reprise d’un outil industriel, puis examen de pistes d’investissement supplémentaires. Il ne permet cependant pas de conclure que de nouveaux montants ou projets ont déjà été approuvés. À ce stade, aucun chiffre d’investissement supplémentaire n’a été communiqué.

Produire davantage ne suffit pas à garantir l’accès

Pour les autorités, l’objectif dépasse la croissance d’une entreprise. Une usine maintenue en activité peut préserver des compétences, des emplois et une capacité d’approvisionnement. Selon l’EDA, près de 99 % de la production du site de Sanofi était destinée au marché égyptien. Ce chiffre souligne son importance locale, mais ne renseigne pas à lui seul sur les volumes effectivement disponibles pour les patients ni sur leur prix.

Pour les salariés, la continuité de l’activité et les investissements futurs compteront autant que le changement d’actionnaire. Pour les patients, l’effet dépendra des médicaments effectivement produits, de leur disponibilité et de leur accessibilité financière. Enfin, pour les fabricants égyptiens, l’arrivée d’un investisseur étranger peut apporter des capacités et des technologies, tout en intensifiant la concurrence sur un marché où plusieurs acteurs cherchent à se développer.

Les objectifs affichés par l’Égypte sont ambitieux : l’EDA rapporte environ 1,3 milliard de dollars d’exportations pharmaceutiques et de produits médicaux associés en 2025, avec une cible de 3 milliards d’ici 2030. Ces chiffres doivent être lus comme des données sectorielles communiquées par l’Autorité, et non comme la mesure des seules exportations de médicaments finis. L’EDA indique aussi viser une hausse des ventes vers les marchés africains.

Plusieurs initiatives illustrent les différents maillons que les autorités cherchent à développer. En janvier 2026, Arab API a lancé à Aïn Sokhna, dans la zone économique du canal de Suez, un projet d’usine de principes actifs annoncé à 165 millions de dollars. En juillet, l’usine EIPICO 3 a été inaugurée dans la ville du Dix-Ramadan pour produire des médicaments biologiques et des biosimilaires, des produits comparables à des médicaments biologiques de référence. L’investissement annoncé dépassait 100 millions de dollars.

Une ambition régionale à concrétiser

La stratégie égyptienne combine ainsi plusieurs priorités : attirer des investissements, transférer des compétences, produire des médicaments complexes et réduire la dépendance aux intrants importés. La reprise de l’usine du Caire s’inscrit dans cette trajectoire, mais sa portée dépendra des décisions industrielles à venir et de la capacité à maintenir des normes compatibles avec les marchés d’exportation.

À l’échelle africaine, l’enjeu est aussi réglementaire. Des produits fabriqués en Égypte ne peuvent accéder durablement à d’autres marchés sans procédures d’enregistrement, contrôles de qualité et reconnaissance des autorités compétentes. L’EDA met en avant sa certification de maturité de niveau 3 de l’Organisation mondiale de la santé pour les médicaments et les vaccins, un jalon susceptible de soutenir la confiance réglementaire. Cela ne garantit toutefois ni l’accès automatique aux marchés ni la croissance des exportations.

L’Égypte est membre de l’Union africaine et de la Ligue arabe, mais ne relève pas d’une communauté économique régionale africaine telle que la CEDEAO ou la SADC. Ses ambitions d’exportation vers l’Afrique et le Moyen-Orient dépendront donc de partenariats commerciaux et réglementaires avec des pays et des blocs différents. Le point à suivre sera la traduction des annonces en capacités opérationnelles : nouvelles lignes, production effective, accès aux médicaments et ventes vérifiables hors d’Égypte.

L’Autorité égyptienne des médicaments sur les discussions avec Eastpharma, le transfert de l’usine de Sanofi au Caire, les données de marché et les objectifs de l’EDA, le recoupement des chiffres du marché par Masrawy, le projet d’usine Arab API à Aïn Sokhna et l’inauguration d’EIPICO 3.