Former plus de jeunes, mais surtout mieux les relier à l’emploi

En Côte d’Ivoire, la question scolaire ne se résume plus à pousser les portes de l’école. Elle tient désormais à une équation plus large : comment faire en sorte que l’école, la formation et l’économie avancent au même rythme, dans un pays où la démographie reste soutenue et où la capitale politique, Yamoussoukro, coexiste avec Abidjan, principal centre économique. Le sujet est devenu central pour les familles, les employeurs et l’État, au moment où les générations qui arrivent sur le marché du travail se comptent par centaines de milliers chaque année.

Le gouvernement ivoirien a placé la rentrée 2026-2027 sous le signe de la qualité des apprentissages, de la sécurité des établissements et de la valorisation de l’enseignement technique. À quelques jours de cette rentrée, prévue le lundi 14 septembre 2026, les autorités ont détaillé la poursuite des investissements dans les infrastructures, les équipements et les ressources humaines. Dans le même mouvement, l’enseignement technique et professionnel doit jouer un rôle plus visible dans l’insertion des jeunes.

Un système éducatif sous pression démographique

Le point de départ est connu. La population ivoirienne croît vite, et le système éducatif doit absorber des cohortes toujours plus nombreuses. Le gouvernement estime à près de 400 000 le nombre de jeunes qui entrent chaque année sur le marché du travail. Ce chiffre donne l’échelle du défi : il ne s’agit pas seulement d’ouvrir des classes, mais de bâtir des parcours qui débouchent sur des compétences utiles et reconnues.

Cette pression se voit déjà dans les arbitrages publics. Pour 2026-2027, l’État met l’accent sur la construction et la réhabilitation d’établissements, le recrutement d’enseignants et le renforcement des filières techniques. Le ministère a aussi mis en avant, au cours de l’année, l’adaptation progressive des curricula aux besoins réels du marché du travail, ainsi que la montée en puissance des outils numériques dans l’enseignement technique. En février 2026, les Journées carrières ont même placé l’intelligence artificielle au cœur de la réflexion sur les compétences attendues des jeunes Ivoiriens.

Cette évolution n’est pas anecdotique. Elle traduit un glissement de la politique éducative : on ne mesure plus seulement l’effort par le nombre d’écoles construites, mais par la capacité du système à former des profils employables, dans une économie qui change vite et où la transition numérique commence à toucher l’administration, l’industrie légère et les services.

Le vrai test : le passage de la salle de classe au revenu stable

Le marché du travail ivoirien reste pourtant loin d’absorber tous les nouveaux actifs dans de bonnes conditions. L’Organisation internationale du Travail, à travers l’Enquête sur la transition des jeunes vers la vie active en Côte d’Ivoire (ETVA-CI 2022), a évalué le taux de chômage des jeunes à 14,2 % en 2022. Mais lorsque l’on ajoute le sous-emploi et la main-d’œuvre potentielle, l’indicateur élargi de sous-utilisation de la main-d’œuvre atteint 35,3 %. L’écart est parlant : beaucoup de jeunes ne sont pas sans activité, ils sont surtout mal ou insuffisamment employés.

Autre réalité structurante : l’informel domine encore largement. L’Observatoire national de l’emploi et de la formation professionnelle indique un taux d’emploi informel de 82,3 % en 2024. Autrement dit, pour une grande partie des jeunes, décrocher un travail ne garantit ni protection sociale, ni progression salariale, ni trajectoire professionnelle stable. Le débat sur l’école rejoint donc celui de la qualité de l’emploi, pas seulement celui de l’accès au travail.

Face à cette réalité, les autorités cherchent à multiplier les passerelles entre formation et emploi. Le Programme national de stage, d’apprentissage et de reconversion doit accompagner 152 237 bénéficiaires en 2026, dont 100 000 via des dispositifs d’immersion professionnelle, pour un coût annoncé de plus de 26,5 milliards de francs CFA. Parallèlement, les guichets emploi de l’Agence Emploi Jeunes doivent être déployés dans les lycées techniques, afin de rapprocher les élèves des dispositifs d’orientation et d’insertion.

Le message est clair : la Côte d’Ivoire veut réduire le décalage entre le diplôme et le premier emploi. C’est un enjeu économique, mais aussi social. Dans les villes secondaires comme dans les quartiers populaires d’Abidjan, une formation sans débouché visible nourrit l’impatience. À l’inverse, dans les zones rurales, l’accès à des filières techniques adaptées peut ouvrir des alternatives à l’exode vers la grande ville.

Ce que cela dit de la trajectoire ivoirienne et de l’Afrique de l’Ouest

Le choix ivoirien s’inscrit dans un contexte régional plus large. Au sein de la CEDEAO, la question de l’emploi des jeunes et de l’adéquation formation-marché du travail reste l’un des sujets les plus sensibles de la décennie. La Côte d’Ivoire, avec sa taille démographique, son poids économique et son rôle de pôle d’attraction pour les étudiants et les actifs de la sous-région, ne peut pas se contenter d’un système scolaire extensif. Elle doit bâtir un système plus sélectif dans ses contenus, plus lisible dans ses filières et plus connecté aux entreprises.

La présence de Yamoussoukro comme capitale politique rappelle aussi que les arbitrages éducatifs ne se jouent pas seulement à Abidjan. Les décisions publiques sont nationales, mais leurs effets se lisent dans tout le pays : dans les centres techniques, les CAFOP, les lycées professionnels, les chantiers de formation et les zones industrielles en préparation. En 2026, le gouvernement a d’ailleurs annoncé la construction de 100 nouveaux établissements d’enseignement technique et la réhabilitation de 55 autres à l’horizon 2030, avec l’objectif d’augmenter la part des apprenants de ce sous-secteur.

Au fond, la Côte d’Ivoire teste une politique publique très africaine dans son urgence : faire face à une jeunesse nombreuse sans la réduire à une statistique de plus. Le succès ne dépendra pas seulement du nombre de salles de classe ou d’enseignants recrutés, mais de la capacité du système à produire des compétences reconnues, des stages utiles et des emplois mieux formalisés. C’est là que se jouera, dans les prochaines années, une partie de la stabilité sociale et du potentiel de croissance du pays.