Un banc de touche devenu terrain d’influence

Dans le football africain, les sélectionneurs ne font plus seulement gagner des matchs. Ils portent aussi des projets, des fédérations et parfois une idée de la modernité sportive d’un pays. En Côte d’Ivoire, cette réalité a pris une dimension particulière depuis le sacre de la CAN 2023, conquis à domicile sous la direction d’Emerse Faé à Yamoussoukro, au terme d’un tournoi renversant qui a relancé le rapport des Ivoiriens à leur équipe nationale.

Le cas ivoirien s’inscrit dans un mouvement plus large en Afrique de l’Ouest. Dans cette zone où la CEDEAO structure une partie des échanges et des mobilités, le football reste un espace d’affirmation très lisible. Les choix techniques y sont scrutés comme des choix politiques mineurs, parce qu’ils traduisent une méthode, une priorité, une manière d’organiser l’exigence. La Côte d’Ivoire, elle, a montré en 2024 qu’elle pouvait gagner en s’appuyant sur la continuité d’un staff déjà en place, plutôt que sur une rupture permanente.

Renard, Faé et la mémoire récente des Éléphants

Hervé Renard reste l’un des visages les plus marquants du football ivoirien moderne. Il avait conduit les Éléphants au titre continental en 2015, une référence encore centrale dans la mémoire sportive du pays. La CAF rappelle d’ailleurs qu’il est le seul entraîneur à avoir remporté la CAN avec deux sélections différentes, la Zambie en 2012 et la Côte d’Ivoire en 2015.

Mais la trajectoire récente de la sélection ivoirienne a pris une autre voie. Après le limogeage de Jean-Louis Gasset pendant la CAN 2023, la Fédération Ivoirienne de Football a confié l’équipe à Emerse Faé, alors membre du staff. Le pari a débouché sur un titre continental, avec une finale gagnée le 11 février 2024 contre le Nigeria. Ce succès a donné au football ivoirien une lecture nouvelle : la relève locale peut produire un résultat majeur sans attendre un sauveur venu d’ailleurs.

Dans ce contexte, la rumeur d’un retour de Renard en Côte d’Ivoire, souvent brandie comme une solution automatique, dit surtout la force de sa réputation. Elle dit aussi les attentes très élevées autour du poste. Un sélectionneur en Côte d’Ivoire ne gère pas seulement une équipe. Il doit porter un vestiaire, un récit national et un public habitué à des ambitions élevées depuis la CAN organisée et remportée à domicile.

Bubista, RS Berkane et la circulation des compétences africaines

À l’autre extrémité du continent footballistique, le Cap-Vert a confirmé avec Bubista que la stabilité peut aussi produire des percées historiques. Sous sa direction, les Requins bleus ont franchi un cap majeur en se qualifiant pour leur première Coupe du monde, après une campagne saluée par la CAF comme l’aboutissement d’un travail d’organisation et d’identité collective. Le technicien cap-verdien a d’ailleurs figuré parmi les nommés aux CAF Awards 2025 pour le prix d’entraîneur de l’année.

Son passage vers RS Berkane illustre une autre dynamique du football africain : les compétences circulent désormais entre sélections nationales et clubs continentaux sans passer par un seul centre de décision extérieur au continent. RS Berkane compte parmi les formations les plus structurées du Maroc, pays dont les clubs pèsent régulièrement sur les compétitions de la CAF. La formation marocaine s’est imposée comme un acteur solide du marché des entraîneurs, des joueurs et des titres, en particulier dans les compétitions interclubs.

Cette circulation ne doit pas être lue comme un simple va-et-vient contractuel. Elle dit quelque chose de plus large : l’Afrique du football produit ses propres références, ses propres cycles et ses propres vitrines. Le Cap-Vert valorise sa méthode. La Côte d’Ivoire valorise aujourd’hui sa continuité. Le Maroc attire les profils qui ont fait leurs preuves. Dans ces trois cas, la décision sportive raconte aussi la montée en maturité des institutions.

Ce que la Côte d’Ivoire regarde désormais

Pour les Ivoiriens, le sujet dépasse la nostalgie d’un ancien sélectionneur. Il touche à la place du pays dans le football africain de haut niveau. Depuis le titre continental de 2024, la question n’est plus de savoir si la Côte d’Ivoire peut compter sur un grand nom. Elle est de savoir comment maintenir une exigence durable, tout en intégrant davantage les cadres locaux, la formation et la gestion des transitions.

Le contraste entre les parcours de Renard, Faé et Bubista est éclairant. Renard incarne la mémoire d’un cycle victorieux et la valeur d’un technicien expérimenté. Faé représente la capacité d’une fédération à transformer une crise en continuité gagnante. Bubista, lui, montre qu’une sélection longtemps vue comme secondaire peut devenir une référence stratégique. Ensemble, ces trajectoires disent que le football africain n’est plus seulement un marché de résultats immédiats. C’est aussi un espace où se construit une expertise locale visible, crédible et compétitive.

Sur le plan continental, l’enjeu est désormais clair. Les qualifications pour les prochaines grandes compétitions, les choix de staff et les nominations aux CAF Awards serviront de baromètre. Ce qui se joue à Yamoussoukro, dans les bureaux des fédérations ou sur les bancs de touche, dépasse le cadre d’un simple changement d’entraîneur. C’est une partie du récit africain du football qui s’écrit, entre stabilité, ambition et souveraineté sportive.