Une filière qui vaut plus que des troncs
En Côte d’Ivoire, un arbre planté aujourd’hui peut décider d’un revenu, d’un emploi ou d’une scierie demain. C’est aussi un enjeu de souveraineté économique : quand les forêts naturelles reculent, les plantations deviennent une réserve stratégique pour alimenter la filière bois sans creuser davantage la pression sur le couvert forestier. Le ministère des Eaux et Forêts a donc ouvert un recensement national des plantations forestières et agroforestières, une démarche qui vise à savoir qui possède quoi, où, et avec quel potentiel productif.
Cette initiative arrive dans un pays où la forêt a été brutalement réduite au fil des décennies. La FAO rappelle qu’avec près de 16 millions d’hectares de forêts au début du XXe siècle, la Côte d’Ivoire n’en comptait plus que 2,97 millions d’hectares en 2021. Le gouvernement, lui, maintient l’objectif de porter la couverture forestière à 20 % du territoire d’ici à 2030, à travers la stratégie de préservation, de réhabilitation et d’extension des forêts, connue sous l’acronyme SPREF.
Le recensement, pièce manquante d’une politique forestière plus large
Le recensement lancé par le ministère des Eaux et Forêts concerne les plantations forestières et agroforestières sur l’ensemble du territoire. Les propriétaires sont invités à se faire enregistrer auprès des services locaux. L’objectif affiché est double : disposer d’une cartographie fiable des superficies plantées et mieux accompagner les producteurs. Cette logique s’inscrit dans une série d’actions déjà engagées par Abidjan, de la restauration des forêts classées à la mise en place d’outils de traçabilité du bois.
Le ministère ne part pas de zéro. En juin 2026, il a lancé une campagne de reboisement sur les forêts classées de Yapo-Abbé, Massé-Mé, Séguié et Bébasso, en partenariat avec le groupe Eni Côte d’Ivoire. L’opération vise plus de 600 hectares dans une première phase, puis quatorze forêts classées représentant environ 145 000 hectares et près de 12 millions d’arbres indigènes à terme. Cette séquence montre que l’État cherche à articuler restauration écologique et investissement privé.
Le recensement répond aussi à un problème concret : le manque de données précises sur les plantations privées, familiales ou communautaires. Sans inventaire, difficile de planifier la production, d’estimer les volumes disponibles, de conseiller les planteurs ou d’organiser la transformation locale. Dans un secteur où les essences n’arrivent pas toutes à maturité au même rythme, l’absence de chiffres fiables bloque aussi la décision publique.
Du teck familial aux scieries : ce que le terrain dit de la politique publique
Dans le centre du pays, à une quarantaine de kilomètres de Daoukro, des planteurs vivent déjà cette tension entre patience économique et pression du quotidien. Un hectare de teck peut représenter une épargne de long terme, mais la protection de ces arbres reste fragile face aux besoins immédiats des riverains et aux coupes illégales. Ce type de situation explique pourquoi les autorités veulent mieux identifier les plantations existantes : il ne s’agit pas seulement de compter des arbres, mais de sécuriser un capital productif souvent dispersé.
Pour les petits propriétaires, la reconnaissance administrative peut ouvrir l’accès à un meilleur accompagnement technique, à des débouchés plus lisibles et à une valorisation plus juste du bois. Pour l’État, le bénéfice est plus vaste : un inventaire clair permet d’organiser une filière bois moins dépendante des massifs naturels, donc plus compatible avec les objectifs de restauration forestière. La Côte d’Ivoire a d’ailleurs adopté une stratégie nationale de valorisation des produits forestiers en 2022, avec un volet sur la gouvernance et la traçabilité.
Les spécialistes du secteur rappellent toutefois qu’un recensement ne suffit pas. La filière ne gagnera en solidité que si elle avance avec des essences adaptées, une croissance mieux maîtrisée et un cadre de gestion plus rigoureux. La question de la traçabilité du bois reste centrale, car elle conditionne la confiance des acheteurs, la transparence fiscale et la lutte contre les prélèvements illicites. Dans le langage des forestiers, ce n’est pas seulement un inventaire ; c’est aussi un outil de gouvernance.
Une portée ivoirienne, mais aussi ouest-africaine
La portée de cette opération dépasse la seule Côte d’Ivoire. Dans la région ouest-africaine, plusieurs États cherchent à concilier reboisement, agriculture commerciale et protection des écosystèmes. La CEDEAO, espace d’intégration économique de la sous-région, voit monter les sujets liés au bois légal, à l’agroforesterie et à l’adaptation climatique. Pour Abidjan, montrer qu’un inventaire des plantations est possible, c’est aussi envoyer un signal de méthode à ses voisins.
Le sujet a également une dimension continentale. À l’heure où l’Union africaine pousse les États à mieux protéger les forêts, à restaurer les terres dégradées et à structurer des chaînes de valeur locales, la Côte d’Ivoire teste une voie pragmatique : mieux connaître les plantations pour moins dépendre des forêts naturelles. Cette approche parle autant aux producteurs qu’aux industriels, aux régions qu’aux autorités centrales, et aux espaces urbains qu’aux zones rurales où se joue l’avenir du bois.
Reste maintenant l’étape décisive : transformer le recensement en base de données utile, puis en décisions concrètes. Sans suivi, l’exercice restera statistique. Avec des données solides, il peut devenir un levier pour financer la restauration, stabiliser la filière bois et donner un avenir plus lisible aux plantations ivoiriennes, de Yamoussoukro aux zones forestières du Sud-Ouest.