Un drapeau national ne naît pas toujours d’un geste unique ni d’un seul nom. Pour l’emblème algérien, les archives et les récits historiques dessinent plutôt une fabrication collective, étalée sur plusieurs décennies. Émilie Busquant, militante et compagne de Messali Hadj, y tient une place importante, mais la présenter comme son unique créatrice efface une histoire plus longue.

Un emblème façonné dans les mobilisations

Pour comprendre cette histoire, il faut revenir aux premières décennies du XXe siècle. Sous la domination coloniale française, des travailleurs algériens s’organisent en France et en Algérie. Ils revendiquent des droits sociaux et politiques, tandis que les idées indépendantistes gagnent du terrain. Paris, capitale de la puissance coloniale, devient aussi un lieu d’organisation pour une partie de ce mouvement.

L’Étoile nord-africaine (ENA), fondée à Paris en 1926, rassemble des militants issus notamment de l’émigration maghrébine. Elle défend d’abord des revendications communes aux populations d’Afrique du Nord. Progressivement, l’indépendance de l’Algérie s’impose au cœur de son programme. Messali Hadj, né à Tlemcen en 1898, en devient l’une des figures majeures. Dissoute par les autorités françaises en 1937, l’organisation laisse une empreinte durable sur le nationalisme algérien.

Les origines visuelles du drapeau restent discutées. Les historiens René Gallissot et Anissa Bouayed situent des apparitions de l’emblème vert et blanc, avec un croissant et une étoile rouges, dans des manifestations syndicales algériennes dès 1919 et 1920. L’étude de Salim Chena, publiée en 2024 dans la revue Sociétés & Représentations, rappelle que les premiers étendards n’étaient pas nécessairement identiques au modèle officiel actuel. Les couleurs et les symboles pouvaient varier selon les cortèges et les organisations. L’étude historique de Salim Chena sur les évolutions du drapeau algérien permet de replacer ces variantes dans leur contexte.

Une étape souvent citée se déroule en août 1934, lors d’une assemblée de l’ENA. Un drapeau vert et blanc orné d’un croissant et d’une étoile rouges y est présenté. Plusieurs témoignages attribuent à Émilie Busquant la confection de cet exemplaire. Selon l’historien Benjamin Stora, les couleurs auraient été choisies lors d’une réunion de militants, puis Busquant aurait été chargée de coudre le drapeau.

Cette attribution mérite d’être formulée avec précision. Coudre un exemplaire ne signifie pas nécessairement avoir inventé ses couleurs ou ses symboles. Les récits disponibles distinguent mal parfois la confection, la conception et la fixation du modèle. En outre, les apparitions évoquées pour 1919 et 1920 précèdent de plusieurs années la réunion de 1934. La paternité exacte demeure donc incertaine, tandis que le rôle de Busquant dans la confection est rapporté par des témoignages historiques.

De la lutte anticoloniale au symbole d’État

Après la dissolution de l’ENA, le Parti du peuple algérien (PPA), fondé en 1937, prolonge l’organisation nationaliste. Le drapeau se diffuse dans les mobilisations et prend une portée politique croissante. Le 8 mai 1945, à Sétif, des manifestants algériens défilent avec des revendications nationales, alors que l’Europe célèbre la fin de la Seconde Guerre mondiale. Bouzid Saâl, jeune scout qui porte l’emblème, est tué par balle. Sa mort est associée aux événements de Sétif, Guelma et Kherrata, réprimés dans le sang par les forces coloniales et des civils européens. Les bilans de ces massacres restent débattus par les historiens.

Durant la guerre d’indépendance, déclenchée en 1954, le Front de libération nationale (FLN) reprend le drapeau. À partir de 1958, il devient aussi celui du Gouvernement provisoire de la République algérienne, structure politique créée par le mouvement indépendantiste. L’emblème représente alors une revendication de souveraineté portée dans le pays et sur la scène internationale, et non plus seulement un signe de rassemblement militant.

Après l’indépendance, l’État algérien fixe officiellement ses caractéristiques. La loi n° 63-145 du 25 avril 1963 définit le rectangle partagé entre le vert et le blanc, ainsi que la place du croissant et de l’étoile rouges. Le texte donne un statut juridique à un symbole déjà adopté dans les mobilisations de libération. La loi publiée au Journal officiel algérien précise les proportions et les éléments de l’emblème national.

Le parcours de Busquant rappelle, lui aussi, que cette mémoire dépasse les frontières nationales. Née en 1901 en Lorraine, elle partage l’engagement politique de Messali Hadj et soutient son combat. Elle meurt à Alger en octobre 1953, avant le déclenchement de la guerre. Une plaque commémorative lui est consacrée dans sa ville natale depuis 2003. Son histoire relie les réseaux militants de l’émigration à la lutte anticoloniale en Algérie, sans réduire le mouvement à l’action d’une seule personne.

Un héritage qui dépasse l’Algérie

En 2026, le centenaire de l’ENA donne lieu à des rencontres consacrées aux débuts du mouvement indépendantiste. À Oran, un séminaire organisé par le Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle revient sur cette genèse. À Paris, l’Institut du monde arabe programme également une rencontre autour de l’organisation. Ces rendez-vous montrent que l’histoire algérienne se travaille des deux côtés de la Méditerranée, à partir de lieux et de mémoires qui ne se confondent pas. La rencontre de l’Institut du monde arabe pour le centenaire de l’ENA s’inscrit dans cette séquence mémorielle.

La dimension régionale est également présente dans le nom même de l’Étoile nord-africaine, qui renvoyait initialement à des solidarités maghrébines. Aujourd’hui, l’Algérie est membre de l’Union du Maghreb arabe (UMA), créée en 1989 pour renforcer la coopération entre les États de la région. Cette organisation ne doit pas être confondue avec l’Union africaine, dont l’Algérie est aussi membre. Dans les deux cadres, l’emblème rappelle qu’une histoire nationale s’est aussi construite au contact de circulations militantes régionales et de la diaspora.

Pour les Algériennes et les Algériens, le drapeau porte désormais plusieurs mémoires : les mobilisations ouvrières, la lutte pour l’indépendance et la souveraineté de l’État. Dans la diaspora, il accompagne aussi bien des rassemblements politiques que des moments de célébration collective. Ces usages contemporains peuvent susciter des débats, mais ils ne tranchent pas la question historique de son origine.

La réponse la plus solide à la question de sa création est donc nuancée : l’emblème s’est formé au fil des mobilisations nationalistes, avant d’être repris et stabilisé par les organisations indépendantistes, puis codifié par l’État algérien. Émilie Busquant est associée à la confection d’un drapeau présenté en 1934. Les éléments disponibles ne suffisent pas à lui attribuer seule l’invention d’un symbole dont des formes antérieures sont signalées dès 1919 et 1920.