À Alger, la coopération avec l’Allemagne ouvre un débat qui dépasse la simple fabrication de médicaments. Pour l’Algérie, l’enjeu est désormais de conserver une partie plus importante de la connaissance, des procédés et de la valeur industrielle produits par ces partenariats.

Le calendrier donne à cette ambition une portée particulière. Le 1er octobre 2026, la capitale algérienne a accueilli une réunion consacrée au corridor SoutH2, un projet destiné à relier l’Afrique du Nord aux marchés européens de l’hydrogène vert. Le même jour, les discussions sur la santé ont placé l’industrie pharmaceutique au centre d’un autre axe de coopération algéro-allemand.

Une coopération qui veut dépasser la production sous licence

Lors de la conférence Pharma 2026, le ministre algérien de l’Industrie pharmaceutique, Ouacim Kouidri, a demandé que les partenariats avec les entreprises allemandes incluent davantage de transfert de connaissances, de technologies et de compétences.

Cette demande répond à une limite bien connue des politiques de localisation. Produire un médicament en Algérie ne signifie pas toujours maîtriser l’ensemble de sa chaîne industrielle. Dans certains montages, le principe actif reste importé. L’entreprise locale assure alors surtout la formulation finale, le conditionnement ou une partie du contrôle.

Un transfert plus complet suppose davantage. Il peut inclure la mise au point des procédés, la validation des équipements, la maintenance des lignes, les méthodes de contrôle qualité et la formation des équipes. Il peut aussi renforcer les capacités de recherche, d’enregistrement réglementaire et de pharmacovigilance.

Les autorités algériennes affirment que la production nationale couvre déjà une large part des besoins du marché en médicaments. Le chiffre de 82 % a été avancé lors de la conférence Pharma 2026. Il doit toutefois être lu avec précision : un taux de couverture global ne renseigne pas nécessairement sur l’autonomie du pays pour les traitements innovants, les produits biologiques ou les principes actifs.

Le partenariat Saidal-Boehringer change d’échelle

Le 8 juin 2026, le groupe public Saidal et le laboratoire allemand Boehringer Ingelheim ont signé à El Harrach, à Alger, un accord pour fabriquer en Algérie un traitement contre la fibrose pulmonaire idiopathique. L’information a été confirmée par l’Agence Radio Algérienne et par l’Algérie Presse Service.

La fibrose pulmonaire idiopathique est une maladie respiratoire chronique. Elle provoque une dégradation progressive du tissu pulmonaire et nécessite un suivi médical spécialisé. La fabrication locale d’un traitement destiné à cette pathologie représenterait donc une avancée pour l’accès aux soins, à condition que le produit soit effectivement disponible, conforme aux normes et intégré au parcours thérapeutique des patients.

L’accord a été signé dans une unité de Saidal située à El Harrach. Il s’inscrit dans un partenariat engagé de longue date entre le groupe public algérien et Boehringer Ingelheim, présent en Algérie depuis 2012 selon les informations communiquées lors de la signature.

Le périmètre industriel détaillé du transfert n’a pas été entièrement rendu public. C’est un point déterminant. La portée du partenariat dépendra de la part des opérations réalisées localement, de l’accès aux dossiers techniques, de la formation des ingénieurs et de la capacité de Saidal à reproduire le procédé avec une autonomie croissante.

Le ministre algérien a également évoqué d’autres pistes dans les traitements innovants, notamment pour le cancer du sein et les médicaments biosimilaires. Ces projets restent à suivre avec prudence tant que leurs calendriers, leurs sites de production et leurs modalités techniques ne sont pas précisés.

De l’usine à l’hôpital : le second accord du 1er octobre

Le même jour, Boehringer Ingelheim a signé une convention distincte avec le ministère algérien de la Santé. L’accord porte sur la prise en charge des accidents vasculaires cérébraux, ou AVC, ainsi que sur les maladies rares. L’APS et le quotidien algérien El Khabar ont rapporté cette signature.

Le texte prévoit de renforcer les compétences des professionnels de santé et d’accompagner la numérisation des parcours de soins pour les patients victimes d’AVC. Il doit aussi contribuer à évaluer les ressources disponibles dans le domaine des maladies rares et à identifier les besoins prioritaires.

Cette convention ne se confond pas juridiquement avec l’accord industriel conclu entre Saidal et Boehringer Ingelheim. Les deux démarches se complètent cependant sur le terrain. Un médicament produit localement n’améliore la prise en charge que si le diagnostic est posé rapidement, si les médecins disposent des bons outils et si les hôpitaux peuvent assurer la continuité des soins.

La question est particulièrement sensible pour les AVC. La rapidité du diagnostic et de l’intervention influence directement le risque de séquelles. La numérisation peut améliorer la coordination entre les urgences, les services spécialisés et les structures situées hors des grands centres urbains. Son efficacité dépendra toutefois de la qualité des équipements, de la formation et de la couverture territoriale.

Une ambition régionale, avec des conditions à respecter

Saidal cherche aussi à élargir ses débouchés africains. Des discussions ont notamment été rapportées au Bénin autour de l’exportation de médicaments, de la formation et du transfert de technologie. Cette orientation peut donner une dimension régionale aux investissements réalisés en Algérie.

Le marché africain offre des perspectives importantes, mais il ne constitue pas un espace réglementaire unique. Chaque pays conserve ses procédures d’autorisation de mise sur le marché, ses exigences de qualité et ses règles d’approvisionnement. Les exportations dépendront donc autant de la production que de la capacité à garantir des livraisons régulières, une traçabilité complète et des prix soutenables.

Pour l’Algérie, l’enjeu dépasse ainsi la relation bilatérale avec l’Allemagne. Il touche à la consolidation d’une industrie nationale capable de répondre aux besoins locaux, puis de servir certains marchés africains. Il concerne aussi la place du pays dans les chaînes de valeur euro-méditerranéennes.

Le parallèle avec le corridor SoutH2 est éclairant. Dans l’énergie comme dans la pharmacie, les accords internationaux posent la même question : quelle part de la valeur reste dans le pays producteur ? Pour l’hydrogène, cette interrogation porte sur les infrastructures, les revenus et les compétences. Pour le médicament, elle concerne les brevets, les procédés, les matières premières et les emplois qualifiés.

Les prochaines étapes seront donc concrètes. Il faudra observer le calendrier de mise en production du traitement contre la fibrose pulmonaire, le contenu réel de la formation dispensée aux équipes algériennes et la capacité de Saidal à élargir ses productions. Il faudra aussi mesurer les effets de la convention sur les parcours de soins, notamment en dehors d’Alger.

La réussite de cette stratégie ne se mesurera pas seulement au nombre d’accords signés. Elle se vérifiera dans les usines, les laboratoires et les hôpitaux : par des compétences durablement installées en Algérie, des traitements réellement accessibles et une capacité accrue à coopérer avec les autres pays africains.