Une route neuve, un accès plus rapide à Internet ou des services publics numérisés peuvent améliorer le quotidien. Mais ces avancées ne suffisent pas si les citoyens perdent en même temps des moyens de s’exprimer, de demander des comptes et de vivre en sécurité. C’est le contraste central du nouvel Indice Ibrahim de la gouvernance en Afrique.
Des progrès réels, mais inégalement partagés
Publié le 31 octobre 2026, l’indice porte sur la période 2016-2025 et couvre les 54 pays du continent. Il agrège 96 indicateurs, répartis entre sécurité et État de droit, participation et droits, opportunités économiques et développement humain. La Fondation Mo Ibrahim précise que ses résultats s’appuient sur 51 sources de données et plus de 265 000 points de mesure.
À l’échelle continentale, le score moyen de gouvernance progresse légèrement : il passe de 49,3 à 50,1 sur 100 en dix ans. Mais cette moyenne masque des trajectoires opposées. Trente pays obtiennent un score supérieur à celui de 2016, 23 reculent et un reste stable. Comme plusieurs pays très peuplés, dont le Nigeria, la République démocratique du Congo (RDC) et l’Afrique du Sud, sont en baisse, un peu plus de la moitié des Africains vivent dans un pays où la gouvernance s’est détériorée.
Le détail économique rend le tableau moins simple qu’un classement général. Dans 25 pays, qui abritent 46,9 % de la population du continent, les opportunités économiques progressent alors que la sécurité et l’État de droit reculent. Les infrastructures affichent la plus forte amélioration parmi les sous-catégories étudiées : leur score gagne 7,7 points. L’accès aux communications mobiles et à Internet participe à cette évolution, aux côtés des réseaux de transport et de l’énergie.
La participation citoyenne, point de fragilité
Ces avancées matérielles ne disent pas, à elles seules, qui profite des investissements ni qui peut influencer les décisions. Dans l’indice, la participation enregistre la plus forte baisse parmi les 16 sous-catégories. Le rapport relève aussi un recul plus général de la participation, des droits et de l’État de droit. L’espace de la société civile, les libertés d’association et de réunion ainsi que la capacité à demander des comptes sont au cœur de ces enjeux.
La distinction compte dans la vie quotidienne. Un meilleur réseau peut faciliter l’accès à l’information ou à des démarches administratives. Pourtant, la qualité d’un service ne remplace ni la transparence de son attribution, ni la possibilité de contester une décision. De même, les moyennes nationales ne décrivent pas toujours les écarts entre capitales et régions, ni ceux entre populations urbaines et rurales. L’indice aide à repérer les tendances, mais ne constitue pas à lui seul un portrait complet de chaque territoire.
La sécurité, elle, ne suit pas une ligne uniforme. Le résultat continental reste inférieur à son niveau de 2016, tandis que certains pays connaissent des améliorations et d’autres une dégradation. La Fondation souligne surtout que les gains économiques sont, en moyenne, plus élevés lorsque la sécurité et l’État de droit progressent aussi. Autrement dit, les infrastructures peuvent avancer malgré l’insécurité, mais ces deux dynamiques ne produisent pas nécessairement les mêmes résultats à long terme.
Les rangs ne racontent pas toute l’histoire
Les Seychelles arrivent en tête du classement 2025 avec 78,6 points. Le Maroc rejoint les dix premiers et atteint la septième place, à égalité avec le Sénégal. Il gagne 6,4 points depuis 2016. À l’inverse, l’Afrique du Sud reste cinquième, mais son score diminue légèrement et sa trajectoire récente s’oriente à la baisse. Un rang élevé peut donc coexister avec une détérioration sur la durée.
Le Burkina Faso enregistre le recul le plus marqué de la décennie : moins 6,9 points, pour un score de 50,7 et la 26e place. La Fondation classe sa trajectoire parmi celles où la dégradation s’accélère. Ce constat porte sur des indicateurs composites ; il ne suffit pas, à lui seul, à expliquer les causes de la situation ni les expériences vécues par les habitants. Il invite toutefois à examiner les résultats observables, au-delà des annonces politiques.
Le contexte régional est important. Le Burkina Faso appartient à l’espace sahélien, marqué par des défis sécuritaires et institutionnels, et fait partie de l’Alliance des États du Sahel avec le Mali et le Niger. Les trois pays ont quitté la CEDEAO — la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest — en 2025. Les trajectoires de gouvernance ne se confondent pas pour autant : l’indice classe séparément chaque État et mesure plusieurs dimensions, des libertés aux services publics.
Dans le classement, l’Angola et le Congo-Brazzaville quittent les dix dernières places. Ils sont remplacés par la Libye et la Guinée-Bissau. Il s’agit bien du Congo, dont la capitale est Brazzaville, et non de la RDC, dont la capitale est Kinshasa. Ces changements rappellent qu’une évolution du rang dépend aussi des résultats des autres pays et ne résume pas, à elle seule, les transformations internes.
Un outil de suivi, pas une recette universelle
L’indice sert avant tout à comparer les tendances et à identifier les domaines où les politiques publiques peuvent être examinées de plus près. La qualité de l’état civil, par exemple, conditionne la disponibilité de données utiles pour planifier écoles, soins et services sociaux. La numérisation peut également renforcer la traçabilité de certaines démarches, à condition que les outils soient accessibles et que les règles soient appliquées.
La Fondation ne propose pas de modèle unique à transposer d’un pays à l’autre. Son cadre permet plutôt de suivre, sur une même période, les progrès en matière d’infrastructures et de développement humain, mais aussi les reculs de la participation et de l’État de droit. Le prochain enjeu sera de voir si les améliorations économiques se maintiennent et si elles s’accompagnent d’institutions plus responsables et d’une sécurité mieux assurée. C’est à cette articulation, pays par pays, que se mesurera la solidité des progrès enregistrés.
Les données et les fiches pays de l’Indice Ibrahim de la gouvernance en Afrique permettent de consulter les scores et les tendances. L’Agence ivoirienne de presse avait annoncé la publication de cette édition le 31 octobre.