Une centrale électrique ou une ligne de fibre ne se résume pas à un chantier. Il faut aussi des règles prévisibles, des paiements fiables et des capitaux patients. Pour Alain Ebobissé, directeur général d’Africa50, c’est souvent là que se joue la différence entre un projet annoncé et un service réellement fourni.
Son diagnostic met en lumière un enjeu plus large : financer des infrastructures ne suffit pas si les réseaux restent tournés vers l’exportation et relient mal les économies africaines entre elles. L’urgence est à la fois financière, institutionnelle et régionale.
Financer les projets, mais aussi les préparer
Créée à l’initiative de dirigeants africains avec l’appui de la Banque africaine de développement (BAD), Africa50 a été conçue pour développer et financer des infrastructures. La plateforme, dont le siège se trouve à Casablanca, au Maroc, intervient notamment dans l’énergie, les transports et les télécommunications. Elle associe investissement et préparation de projets, deux étapes souvent difficiles à financer.
Le constat d’Ebobissé est simple : des investisseurs sont disponibles, mais les projets suffisamment préparés pour obtenir un financement restent trop peu nombreux. Africa50 mise donc sur le développement en amont, les prises de participation et la mobilisation d’investisseurs africains comme internationaux. L’institution présente cette démarche comme une réponse à un déficit de capitaux propres, que les prêts seuls ne peuvent combler.
Le bilan avancé par son directeur général dans l’entretien est de 36 projets répartis dans 34 pays, pour une valeur cumulée dépassant 9 milliards de dollars. Le portefeuille couvre, entre autres, le solaire de Benban en Égypte, la centrale hydroélectrique de Nachtigal au Cameroun et des centrales au Sénégal, au Nigeria et au Mozambique. Ces montants décrivent la valeur totale des projets concernés, et non la seule somme investie directement par Africa50. La plateforme recense elle-même des projets dans plusieurs secteurs sur son portefeuille panafricain d’infrastructures.
Des réseaux pour échanger davantage entre pays
La question n’est pas seulement de produire de l’électricité ou de poser de la fibre. Il faut aussi connecter les marchés africains. Ebobissé estime que les liaisons numériques et de transport restent souvent orientées vers les échanges avec le reste du monde, tandis que les connexions transfrontalières demeurent insuffisantes.
Les données récentes confirment l’enjeu, même si les estimations varient selon les années et les méthodes. La Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, l’Union africaine et la BAD évaluent à environ 16 % la part du commerce intra-africain dans les échanges du continent. L’accord de libre-échange continental africain, la ZLECAf, vise à faciliter les échanges entre pays, mais les infrastructures, les procédures douanières et les barrières non tarifaires restent des obstacles concrets.
Une fibre traversant plusieurs pays peut réduire les détours du trafic numérique. De même, des réseaux électriques interconnectés peuvent soutenir les échanges d’énergie. Mais les bénéfices ne se répartissent pas automatiquement : les entreprises et les grandes villes peuvent être raccordées avant les zones rurales, tandis que les petits opérateurs peuvent avoir moins de moyens pour accéder aux nouveaux réseaux. La qualité des contrats et les obligations de service pèseront donc autant que le volume des investissements.
Faire une place aux capitaux africains
Africa50 cherche aussi à mobiliser l’épargne institutionnelle du continent. Son Fonds d’accélération des infrastructures, l’IAF, investit en fonds propres ou quasi-fonds propres, c’est-à-dire avec une participation au capital ou des instruments proches du capital. Dans l’entretien, Ebobissé évoque une cible finale proche de 380 millions de dollars et 26 investisseurs, dont 23 africains.
Les informations publiées par le fonds montrent toutefois que la collecte évolue au fil des clôtures : Africa50 indiquait 275 millions de dollars d’engagements en janvier 2025, puis une cible de 500 millions. Il faut donc distinguer les montants visés, les engagements annoncés et les sommes effectivement mobilisées. La progression reste significative : des fonds de pension, des organismes de sécurité sociale et des institutions de développement africains participent au financement de projets de long terme.
Cette mobilisation peut renforcer la capacité de décision locale et familiariser les investisseurs africains avec les infrastructures comme classe d’actifs. Elle ne supprime pas les risques. Les fonds de pension doivent protéger l’épargne de leurs membres, et les projets doivent générer des revenus compatibles avec leurs engagements. La rentabilité annoncée doit ainsi être examinée avec les risques de change, de paiement et de régulation.
Le contrat public reste au cœur du risque
Ebobissé insiste sur la prévisibilité de l’action publique. Dans l’électricité, par exemple, un producteur peut ne pas être payé si la société publique qui achète son énergie rencontre des difficultés. Il risque alors de ne plus régler ses fournisseurs ou ses prêteurs. Les retards de paiement se propagent ainsi dans toute la chaîne.
Les partenariats public-privé peuvent attirer des fonds privés vers des infrastructures jusque-là financées par les budgets publics, notamment les lignes de transport d’électricité. Mais ils ne remplacent ni une réglementation claire ni un contrôle public. Les tarifs, les garanties, les modalités d’attribution et le partage des risques doivent être transparents. Sans cela, les coûts peuvent retomber sur les contribuables ou les usagers.
Le recyclage d’actifs, autre mécanisme défendu par Africa50, consiste à confier temporairement la gestion d’un actif commercial à un opérateur, contre un paiement initial destiné à financer de nouveaux investissements. Cette formule peut libérer des ressources publiques et améliorer l’entretien d’un ouvrage. Elle soulève aussi une question de gouvernance : les conditions de concession et l’usage des recettes doivent être vérifiables.
Accélérer sans sacrifier la qualité
Dans l’entretien, Ebobissé cite également les projets énergétiques, numériques et sanitaires parmi les priorités de la plateforme. Il défend l’usage du gaz domestique pour soutenir l’activité industrielle et réduire certaines dépendances aux combustibles importés. Ce choix fait débat à l’heure où les pays doivent aussi développer les énergies renouvelables et limiter les émissions. L’arbitrage dépendra des coûts, des délais, des besoins du réseau et des engagements climatiques de chaque État.
Le responsable d’Africa50 dit enfin s’inquiéter de l’impatience des jeunes face à la lenteur des résultats. La remarque renvoie à une réalité quotidienne : les coupures d’électricité pèsent sur les ménages et les petites entreprises, tandis qu’un accès inégal au numérique limite les possibilités d’étude et d’activité. L’urgence ne peut pourtant justifier des contrats précipités ou des projets mal préparés.
À l’échelle continentale, le prochain test sera de transformer les annonces d’investissement en services fiables et en réseaux transfrontaliers utiles. La ZLECAf offre un cadre pour intensifier les échanges, mais elle ne peut produire seule des corridors, des lignes électriques ou des connexions numériques. Pour les États, l’enjeu est désormais de tenir ensemble rapidité d’exécution, contrôle public et retombées concrètes pour les populations.