Un sujet de santé publique qui reste trop souvent relégué au silence

Dans beaucoup de familles, parler de souffrance psychique reste plus difficile que parler d’une maladie du corps. Pourtant, en Afrique, la question n’est pas marginale : elle touche des millions de personnes, du jeune en milieu urbain à la mère isolée en zone rurale, du salarié sous pression au patient sans accès à un psychologue ou à un psychiatre. L’enjeu est simple et lourd à la fois : quand la parole ne circule pas, la prévention arrive trop tard.

La Région africaine de l’OMS compte parmi les espaces les plus fragiles face au suicide, avec un taux estimé à 11,5 décès pour 100 000 habitants, supérieur à la moyenne mondiale. Le tableau n’est pas seulement médical. Il est aussi social, économique et institutionnel. L’OMS a rappelé en octobre 2025 que près de 150 millions de personnes vivent avec des troubles mentaux sur le continent, alors que les services restent insuffisants, dispersés et souvent inaccessibles hors des grandes villes.

Des systèmes de soins encore trop faibles pour répondre à l’ampleur du besoin

Le continent ne manque ni de compétences ni d’initiatives. Il manque encore de couverture, de budgets et de continuité. L’OMS Afrique indiquait déjà que seuls neuf pays de la région disposaient d’une ligne budgétaire dédiée à la santé mentale, signe d’un sous-investissement structurel. La stratégie régionale adoptée par les ministres africains de la santé en 2022 fixe pourtant une direction claire : d’ici 2030, chaque pays devrait avoir une politique ou une loi sur la santé mentale, 60 % des pays devraient la mettre en œuvre, 95 % suivre des indicateurs clés et 80 % financer effectivement ce domaine.

Ce décalage entre ambition et réalité explique pourquoi la prévention reste fragile. Dans de nombreux pays, les soins spécialisés sont concentrés dans la capitale. Ailleurs, ce sont les infirmiers, les agents de santé communautaires, les associations, parfois les leaders religieux, qui portent seuls une partie de la réponse. L’Afrique CDC a d’ailleurs fait de la santé mentale un axe de son cadre 2022-2026 sur les maladies non transmissibles, les traumatismes et la promotion de la santé mentale, preuve que le sujet est désormais traité comme un enjeu de santé publique continentale et non comme un angle périphérique.

Le Dr Adelard Kakunze, qui dirige à l’Africa CDC l’unité dédiée aux maladies non transmissibles et à la santé mentale, incarne cette approche intégrée. Son positionnement dit quelque chose d’important : la santé mentale n’est pas séparée des autres défis sanitaires. Elle croise les traumatismes, les addictions, les maladies chroniques, les urgences humanitaires et les chocs sociaux. L’OMS rappelle aussi qu’une partie des suicides survient dans des moments de crise, souvent sur fond de stress financier, de rupture relationnelle, de douleur chronique ou d’isolement.

Ce que le tabou change concrètement pour les populations

Le silence coûte cher. Quand le suicide est entouré de honte, les proches tardent à demander de l’aide. Quand la dépression est confondue avec une faiblesse morale, les patients consultent plus tard. Quand les soins sont absents, les familles se tournent vers des solutions informelles, parfois utiles pour l’écoute, mais insuffisantes face à une crise aiguë. Le problème n’est donc pas seulement la stigmatisation. C’est aussi l’absence de parcours de soins lisibles, abordables et proches des habitants.

Les adolescents et les jeunes paient un prix particulier. L’OMS Afrique souligne depuis plusieurs années que les enfants et les adolescents figurent parmi les groupes les plus touchés. UNICEF, de son côté, rappelle que la prévention doit passer par l’école, la famille, les services de base et la protection contre la violence, car la santé mentale se construit bien avant l’hôpital. Autrement dit, la réponse ne peut pas être seulement médicale. Elle doit être éducative, sociale et communautaire.

Il faut aussi regarder l’impact économique. Lorsqu’un adulte en âge de travailler n’obtient pas d’aide, c’est le revenu du ménage qui vacille. Lorsqu’un étudiant décroche faute d’accompagnement, c’est le capital humain qui s’érode. Lorsqu’un soignant est épuisé, c’est tout le système qui perd en qualité. La santé mentale pèse donc sur la productivité, la scolarité, la sécurité familiale et la cohésion sociale. En Afrique, où l’économie informelle joue un rôle central, une crise psychique non prise en charge fragilise vite plusieurs personnes à la fois.

Une réponse africaine à construire à partir des territoires

Les leviers existent déjà, mais ils doivent changer d’échelle. D’abord, intégrer la santé mentale dans les soins primaires, afin que le premier contact avec le système de santé ne dépende pas d’un hôpital spécialisé lointain. Ensuite, former davantage de personnel de proximité, car la plupart des pays africains restent en déficit de psychiatres, de psychologues et d’assistants sociaux. Enfin, adapter les messages publics aux réalités locales, sans jargon ni culpabilisation, pour que la prévention soit entendue dans les langues, les quartiers et les villages.

La dimension régionale compte aussi. La Commission de l’Union africaine, l’OMS Afrique, l’Africa CDC et les communautés économiques régionales ont un rôle de coordination. Quand un pays avance seul, les résultats restent fragiles. Quand une région mutualise les outils, les formations et les données, la réponse devient plus solide. C’est particulièrement vrai dans les zones confrontées aux déplacements forcés, aux conflits, aux catastrophes climatiques et aux ruptures économiques, où le stress psychique s’ajoute à d’autres vulnérabilités.

La portée continentale est claire : la santé mentale va s’inviter de plus en plus dans les politiques publiques africaines, non pas comme un thème compassionnel, mais comme un indicateur de résilience collective. Les prochaines échéances à surveiller seront la mise en œuvre réelle des cibles 2030, l’inscription des budgets nationaux et la capacité des États à faire entrer le dépistage, l’écoute et l’orientation dans les services de première ligne. C’est là que se joue une partie décisive de la santé publique africaine des prochaines années.