Former des techniciens qui comprennent déjà le numérique et le climat

Dans plusieurs pays africains, le vrai défi n’est plus seulement de scolariser. Il est de préparer des jeunes et des adultes à des métiers qui changent vite, parfois avant même la fin d’un cycle de formation. Un technicien de maintenance, un installateur solaire, un agent logistique, un opérateur industriel ou un gestionnaire de stock travaille désormais avec des outils numériques, des données et des contraintes environnementales bien plus présentes qu’il y a cinq ans.

C’est dans ce contexte qu’une série régionale de l’UNESCO IITE sur la transformation numérique et les compétences vertes dans l’EFTP a été lancée le 9 septembre 2026. L’EFTP, ou enseignement et formation techniques et professionnels, regroupe les filières qui mènent aux métiers pratiques et industriels. Le message est clair : les écoles techniques ne peuvent plus enseigner pour un marché du travail d’hier.

Un continent déjà sous pression sur les compétences

Cette urgence ne vient pas d’une idée abstraite. Elle s’appuie sur des signaux mesurés. La Banque mondiale estime que plus de 230 millions d’emplois en Afrique subsaharienne nécessiteront des compétences numériques d’ici 2030, et que la montée de la numérisation touche aussi bien l’agriculture que l’industrie et les services. Dans le même document, l’institution rappelle que la croissance numérique du continent ouvre un vaste marché de formation, mais aussi un risque de décrochage pour les systèmes éducatifs qui évoluent trop lentement.

Une autre lecture, plus fine, vient de l’analyse des offres d’emploi en ligne. La Banque mondiale a travaillé sur plusieurs millions d’annonces publiées au Kenya, au Nigeria, en Afrique du Sud et en Ouganda. Elle en tire une conclusion simple : près d’une offre sur deux exige au moins une compétence numérique. Autrement dit, les compétences dites “de base” ne sont plus réservées aux métiers de l’informatique. Elles deviennent transversales, du commerce à la maintenance, en passant par la santé ou la logistique.

Le constat est renforcé par l’Organisation internationale du travail. Dans son rapport Lifelong learning and skills for the future: Insights for Africa, publié en 2026, l’OIT souligne que les transitions verte et numérique modifient la demande de compétences sur les marchés africains. Elle observe aussi que les employeurs recherchent des profils “complets”, mêlant savoir-faire technique, compétences cognitives et aptitudes socio-émotionnelles. Autrement dit, savoir utiliser une machine compte, mais savoir résoudre un problème, collaborer et apprendre vite compte tout autant.

Ce qui doit changer dans les centres de formation

Le premier chantier concerne les programmes. Les contenus enseignés dans de nombreux centres techniques restent en retard sur les besoins réels des entreprises. L’Institut international de planification de l’éducation de l’UNESCO insiste depuis plusieurs années sur l’anticipation des compétences, afin d’éviter que les diplômés sortent avec des savoirs déjà dépassés. Cela suppose d’actualiser les référentiels, mais aussi de mieux observer les métiers qui apparaissent dans les secteurs porteurs.

Le deuxième chantier est celui des formateurs. Il ne suffit pas d’acheter des ordinateurs ou des équipements solaires. Il faut des enseignants capables d’intégrer ces outils dans leurs cours, de les adapter à des contextes parfois peu dotés, et de guider des apprenants aux niveaux très différents. L’UNESCO IITE met justement l’accent sur la capacité pédagogique des institutions, avec des approches modulaires et applicables même dans des environnements contraints. C’est un point décisif pour les établissements publics des capitales comme pour les centres secondaires, souvent mieux placés pour toucher les zones rurales.

Le troisième chantier tient aux partenariats. L’Afrique ne formera pas les métiers de demain uniquement depuis les salles de classe. Les employeurs, les chambres de métiers, les collectivités, les opérateurs de l’énergie, les entreprises du numérique et les organisations régionales doivent entrer plus tôt dans la conception des parcours. Sans cet aller-retour, la formation reste théorique. Avec lui, elle peut coller davantage aux besoins locaux, qu’il s’agisse d’équipement solaire en Afrique de l’Ouest, de maintenance industrielle en Afrique australe ou de services numériques en Afrique de l’Est.

Une question de méthode, pas seulement de volume

La Semaine africaine des compétences 2025, organisée à Addis-Abeba, a confirmé que la transformation de l’EFTP est devenue une priorité continentale. L’Union africaine y a porté la stratégie continentale de l’EFTP 2025-2034, avec un accent mis sur l’alignement entre formation, industrie, numérique et transition écologique. L’événement a aussi insisté sur les liens avec l’Agenda 2063, le projet de long terme de l’Union africaine, et avec la ZLECAf, la Zone de libre-échange continentale africaine, qui élargit les marchés mais exige aussi une main-d’œuvre plus mobile et mieux qualifiée.

Le débat africain est donc moins celui du nombre d’écoles que celui de leur réactivité. Un système de formation peut compter des milliers d’inscrits et produire malgré tout des diplômés peu employables. Le problème n’est pas seulement l’accès. Il est aussi la pertinence. Dans un contexte où les économies africaines accélèrent leur numérisation, où les réseaux électriques se modernisent et où les métiers liés à l’énergie, au recyclage, à l’agriculture intelligente ou à la maintenance industrielle gagnent en importance, l’EFTP doit devenir plus souple, plus lisible et plus connecté aux réalités du terrain.

Cette adaptation a des effets très concrets. Pour les jeunes urbains, elle peut ouvrir l’accès à des emplois plus qualifiés dans les services numériques, les télécoms ou la logistique. Pour les jeunes ruraux, elle peut sécuriser des débouchés dans l’installation solaire, l’agroéquipement, la transformation agricole ou la maintenance de proximité. Pour les femmes, souvent tenues à distance des filières techniques, elle peut réduire une partie du décalage d’accès aux métiers en croissance, à condition que les dispositifs d’orientation et de certification soient réellement inclusifs. L’enjeu est donc autant social qu’économique.

Ce que cette évolution dit de l’Afrique de demain

À l’échelle du continent, le sujet dépasse largement l’école. Il touche la productivité, l’emploi des jeunes, l’industrialisation et la place de l’Afrique dans les chaînes de valeur mondiales. Une formation technique qui intègre le numérique et les compétences vertes n’est pas un luxe. C’est un instrument de souveraineté économique. Elle permet de garder davantage de valeur sur le continent, de mieux répondre aux besoins des entreprises locales et de limiter la dépendance à des compétences importées ou à des technologies mal maîtrisées.

Le prochain point de vigilance se situe désormais dans l’exécution. Les annonces continentales sont nombreuses. La vraie question porte sur leur traduction nationale. Chaque pays devra arbitrer entre budgets, équipement des centres, formation des formateurs, certification des acquis et suivi de l’insertion professionnelle. C’est là que se jouera la crédibilité des réformes. Si l’EFTP parvient à suivre le rythme du numérique et de la transition écologique, il deviendra un levier de mobilité sociale et de transformation productive. Sinon, il continuera de produire des diplômés en décalage avec les emplois disponibles.