Former davantage d’enseignants ne suffit pas si les écoles ne peuvent ensuite ni les recruter, ni les payer, ni les garder. En Afrique subsaharienne, cette équation budgétaire pèse autant que l’accès aux outils pédagogiques et au numérique.
Des engagements continentaux à financer dans la durée
À Ezulwini, en Eswatini, les échanges de la Conférence panafricaine sur la formation des enseignants (PACTED 2026) ont replacé la profession au cœur des priorités éducatives. La rencontre, organisée du 5 au 7 octobre, s’inscrit dans la stratégie de l’Union africaine pour l’éducation sur la période 2026-2035. L’organisation continentale veut transformer les orientations communes en politiques et en budgets nationaux.
Ce passage des engagements aux moyens concrets est déterminant. Les systèmes éducatifs ne rencontrent pas tous les mêmes obstacles. Certains pays doivent former rapidement de nouveaux enseignants ; d’autres cherchent surtout à mieux répartir les effectifs, à améliorer les conditions de travail ou à renforcer les compétences déjà en place.
Des partenaires extérieurs soutiennent plusieurs chantiers, avec des périmètres différents. L’Union européenne a engagé 100 millions d’euros dans l’Initiative régionale des enseignants pour l’Afrique. Mené avec la Commission de l’Union africaine et l’UNESCO, ce programme, prévu de 2024 à 2030, appuie les politiques nationales, la formation continue et le développement professionnel en Afrique subsaharienne.
Le Japon finance aussi des projets ciblés par l’intermédiaire de l’Institut international de l’UNESCO pour le renforcement des capacités en Afrique. Deux initiatives annoncées pour 2025-2026, dotées chacune d’un million de dollars, portent sur l’apprentissage mobile et les compétences des enseignants dans des zones touchées par des crises. L’une s’adresse notamment aux enseignantes et aux responsables d’établissements ; l’autre concerne des régions éthiopiennes affectées par les conflits.
En Afrique de l’Est et australe, un programme soutenu par la République de Corée et l’UNESCO met l’accent sur les technologies de l’information et de la communication dans l’éducation. Sa troisième phase, dotée de 4 millions de dollars, se déroule de 2024 à 2028 en Tanzanie, en Namibie et en Ouganda. Elle vise notamment à développer les compétences numériques et les ressources pédagogiques.
Former, mais aussi recruter et fidéliser
Ces initiatives peuvent renforcer les pratiques en classe et aider les enseignants à s’adapter à de nouveaux outils. Elles ne remplacent toutefois pas les dépenses régulières nécessaires au fonctionnement des écoles. Former un enseignant sans prévoir son recrutement, son salaire et son accompagnement professionnel laisse une partie du problème intacte.
Le défi est considérable. Le Rapport mondial sur les enseignants de l’UNESCO estime que l’Afrique subsaharienne aura besoin de 15 millions d’enseignants supplémentaires d’ici à 2030 pour parvenir à l’éducation universelle dans le primaire et le secondaire. Le besoin mondial atteint 44 millions. Ces projections couvrent à la fois la création de postes et le remplacement des personnes qui quittent la profession.
La rémunération représente une charge budgétaire de long terme. Selon les estimations du rapport, les salaires des enseignants supplémentaires nécessaires à l’échelle mondiale exigeraient environ 120 milliards de dollars de dépenses additionnelles par an d’ici à 2030. Pour l’Afrique subsaharienne, les montants projetés s’élèvent à environ 6,5 milliards de dollars par an dans le primaire et 38,7 milliards dans le secondaire.
Ces chiffres sont des estimations agrégées, pas des factures identiques pour chaque pays. Les besoins et les marges de manœuvre varient selon la démographie scolaire, le niveau des salaires, les recettes publiques et la capacité à affecter des enseignants aux territoires qui en manquent. Les budgets nationaux restent donc le lieu où se joue la continuité des recrutements et des paiements.
La fidélisation compte également. Dans les données mondiales compilées par l’UNESCO, le taux d’attrition des enseignants du primaire est passé de 4,62 % en 2015 à 9,06 % en 2022. Cet indicateur mesure les départs définitifs de la profession. Il ne décrit pas à lui seul la situation de chaque pays africain, mais rappelle qu’augmenter les recrutements sans réduire les départs peut alimenter un cycle coûteux.
Des effets différents selon les territoires
La pression ne se répartit pas uniformément. Dans les zones rurales ou éloignées, attirer des enseignants et assurer leur maintien en poste peut demander des mesures spécifiques. Dans les villes en forte croissance, l’augmentation des effectifs scolaires peut rapidement dépasser les capacités des établissements. Les budgets et les politiques de formation doivent tenir compte de ces réalités locales.
Les outils numériques peuvent élargir l’accès à la formation continue, notamment lorsque les déplacements sont difficiles. Mais leur utilité dépend de conditions concrètes : connexion, équipements, ressources adaptées et temps accordé aux enseignants pour se former. Un programme pilote peut tester une méthode ; il ne garantit pas à lui seul son financement ni sa généralisation à l’échelle nationale.
Pour les enseignantes, les formations mobiles annoncées par le Japon ciblent aussi les besoins de professionnelles travaillant dans des contextes difficiles. L’enjeu ne se limite cependant pas à l’accès à un cours : les conditions de travail, la sécurité, la reconnaissance et les responsabilités de gestion influencent aussi la possibilité de rester dans le métier.
Le prochain test : inscrire les priorités dans les budgets
La stratégie de l’Union africaine donne un cadre commun, tandis que les communautés économiques régionales peuvent faciliter le partage d’expériences et la coopération entre pays. Mais les décisions de recrutement et de rémunération restent principalement nationales. La question est donc de savoir si les partenariats contribueront à renforcer des politiques publiques durables, plutôt qu’à juxtaposer des projets limités dans le temps.
Les financements extérieurs apportent des ressources et une expertise utiles. Leur portée dépendra de leur articulation avec les plans éducatifs locaux, de la capacité des États à poursuivre les programmes après leur échéance et de la place accordée aux enseignants dans leur conception. Les prochaines années montreront si les engagements pris à Ezulwini se traduisent en postes pourvus, en salaires versés régulièrement et en formation accessible dans les écoles, des capitales aux régions.