À Eséka, le souvenir du déraillement ne se mesure pas seulement aux wagons couchés près de la voie. Il demeure dans les familles qui attendent des réponses, dans les blessés qui vivent avec leurs séquelles et dans une question toujours sensible : qu’est-ce qu’une réparation juste après une catastrophe collective ? Le 21 octobre 2026 marque dix ans depuis le drame.
Un axe vital, sous la pression du trafic
La ligne ferroviaire relie Yaoundé, capitale du Cameroun, à Douala, son principal centre économique et portuaire. Elle transporte des voyageurs et des marchandises entre deux pôles essentiels du pays. Pour les passagers, le train constitue aussi une solution de déplacement sur un corridor où les routes peuvent être encombrées ou perturbées.
Cette fonction donne au rail un poids qui dépasse le seul transport. La fiabilité de la ligne concerne les commerçants, les entreprises, les travailleurs et les familles qui circulent entre les deux villes. Elle pose également une question de service public : comment répondre à une forte demande sans affaiblir les exigences de sécurité ?
Le Cameroun est membre de la CEMAC, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale. L’organisation régionale facilite la coopération économique entre ses États membres, mais la ligne d’Eséka relève d’abord des responsabilités nationales : exploitation, contrôle, entretien et secours. Son état reste néanmoins important pour les échanges au sein de l’Afrique centrale.
Le déraillement et ses suites judiciaires
Le 21 octobre 2016, le train de voyageurs reliant Yaoundé à Douala a déraillé près d’Eséka, dans la région du Centre. Le bilan officiel fait état de 79 morts et de plus de 550 blessés. Le nombre de blessés varie selon les comptes rendus publiés à l’époque ; le chiffre officiel rapporté par les sapeurs-pompiers camerounais est de plus de 550.
Après l’accident, le président de la République a créé une commission d’enquête par décret le 25 octobre 2016. Les autorités ont ensuite publié des conclusions mettant notamment en cause des manquements aux règles de sécurité. Ce constat institutionnel a nourri les débats sur les responsabilités respectives de l’exploitant ferroviaire et de l’État, qui encadre le secteur et ses infrastructures.
En septembre 2018, le tribunal de première instance d’Eséka a reconnu Camrail et plusieurs de ses employés coupables d’infractions liées au drame, dont l’homicide et les blessures involontaires. Le tribunal a ordonné le versement de 50 millions de francs CFA à des ayants droit, dans le cadre de demandes présentées par les parties civiles. Camrail a annoncé faire appel. Ces éléments sont rapportés par plusieurs médias, dont Africanews sur la condamnation et l’appel de Camrail et Business in Cameroon sur les réparations accordées.
Il faut distinguer cette décision des indemnisations négociées séparément par l’entreprise et son assureur. Camrail déclarait en 2018 avoir déjà indemnisé la plupart des familles, tandis que des avocats de victimes jugeaient insuffisants les montants accordés par le tribunal et signalaient des dossiers encore en discussion. Ces positions ne sont pas équivalentes : l’entreprise rendait compte de ses démarches, tandis que les représentants des victimes contestaient leur portée.
Les informations accessibles ne permettent pas d’établir avec certitude l’état, en octobre 2026, de chaque dossier d’indemnisation ni l’issue définitive de l’appel. Il serait donc imprudent de présenter toutes les familles comme indemnisées, ou de soutenir qu’aucune ne l’a été. Le décalage entre le bilan collectif du drame et le traitement individuel des demandes explique une partie de la persistance des attentes.
Réparer ne signifie pas seulement verser une somme
Pour les proches des personnes décédées, les démarches impliquent des preuves, des documents d’état civil et des échanges avec les assureurs ou les tribunaux. Pour les survivants, les conséquences peuvent aussi concerner la santé, les revenus et la capacité à reprendre une activité. Une procédure commune ne produit donc pas le même effet pour chaque famille.
La justice pénale établit des responsabilités et sanctionne des infractions. L’indemnisation, elle, cherche à réparer les préjudices subis. Une condamnation ne clôt pas automatiquement les demandes de réparation, surtout lorsque les parties contestent les montants ou que certains dossiers n’ont pas été tranchés. Les deux démarches avancent selon des règles distinctes.
Le débat porte aussi sur la transparence. En 2016, le gouvernement avait confié à une commission la mission d’examiner les circonstances du déraillement. Le décret présidentiel créant cette commission atteste de cette démarche. Mais pour les familles, l’existence d’une enquête ne remplace ni l’accès aux conclusions, ni la possibilité de comprendre comment les responsabilités ont été établies et les réparations calculées.
Un enjeu de sécurité pour le Cameroun et la région
Dix ans après, Eséka rappelle qu’une infrastructure ne se juge pas seulement à sa capacité de transporter davantage de passagers. L’entretien des voies, la gestion des capacités, les procédures d’exploitation et la coordination des secours forment un même système de sécurité. Une défaillance peut toucher simultanément les voyageurs, les agents, les familles et les activités économiques du corridor.
Pour les autorités camerounaises, l’enjeu est de rendre les contrôles compréhensibles et vérifiables, au-delà des annonces faites après une catastrophe. Pour l’opérateur, la confiance dépend de la sécurité du service et du traitement des réclamations. Pour les familles, elle passe par des réponses concrètes, dossier par dossier. Les responsabilités de chacun ne doivent pas être confondues, mais elles participent toutes à la prévention.
À l’échelle de l’Afrique centrale, l’accident met en lumière la place du rail dans les liaisons nationales et régionales. La CEMAC ne remplace pas les autorités chargées de contrôler une ligne camerounaise, mais la sécurité des transports et la continuité des échanges concernent les économies voisines. Le suivi des infrastructures ferroviaires relève ainsi d’un intérêt régional, sans diluer la responsabilité première des institutions nationales.
Le dixième anniversaire ne clôt donc pas le dossier. Il remet au premier plan deux questions distinctes : les familles ont-elles obtenu une réparation adaptée à leur situation, et les enseignements de l’enquête se sont-ils traduits par des garanties de sécurité durables ? Les réponses publiques sur l’évolution des recours et des indemnisations permettront de mesurer ce qui reste à accomplir.