En Afrique du Sud, la fin de l’apartheid n’a pas clos tous les dossiers de ses crimes. Pour des familles, l’attente porte désormais autant sur la vérité que sur les responsabilités de l’État démocratique dans l’absence de procès. Le témoignage de Thabo Mbeki devant la commission Khampepe remet cette question au centre du débat national.

Une enquête sur les dossiers restés sans procès

La Commission vérité et réconciliation (CVR), créée en 1996, a recueilli les témoignages de victimes et de responsables des violences de l’apartheid. Elle pouvait accorder une amnistie aux auteurs qui révélaient pleinement les crimes commis pour des motifs politiques. Ceux qui n’avaient pas demandé l’amnistie, ou qui l’avaient obtenue, restaient susceptibles d’être poursuivis.

Les estimations varient selon les dossiers et les critères retenus. L’Associated Press rapporte qu’environ 300 affaires ont été renvoyées pour enquête et éventuelles poursuites, tandis qu’un bilan antérieur évoquait près de 150 cas recommandés. Dans les deux cas, seule une petite partie a abouti à des condamnations. L’Autorité nationale des poursuites (NPA), chargée des poursuites pénales, a par ailleurs mentionné des centaines de dossiers où l’amnistie n’avait pas été accordée ou demandée.

La commission d’enquête présidée par la juge retraitée Sisi Khampepe doit examiner, pour la période ouverte en 2003, si des interventions ont entravé les enquêtes ou les poursuites. Le président Cyril Ramaphosa l’a instituée en 2025, après une action en justice de familles de victimes et des années de démarches. Les anciens présidents Thabo Mbeki et Jacob Zuma ont contesté la participation de Khampepe, sans obtenir sa récusation.

Mbeki renvoie la responsabilité au parquet

Le 19 octobre 2026, à Johannesburg, l’ancien chef de l’État a rejeté les accusations selon lesquelles son administration aurait ordonné l’abandon de dossiers liés à l’apartheid. Il a affirmé n’avoir ni dirigé, ni autorisé, ni approuvé la suppression d’enquêtes ou de poursuites. Il a soutenu que le pouvoir exécutif ne pouvait pas dicter au parquet quelles affaires poursuivre.

Son témoignage intervient alors que des accusations de pressions politiques ont été formulées par d’anciens responsables du parquet et des proches de victimes. Mbeki a demandé à la NPA d’expliquer pourquoi les dossiers transmis par la CVR n’ont pas été traités. Il a aussi reconnu avoir rencontré des responsables militaires et policiers de l’époque de l’apartheid, mais nie avoir conclu un accord pour les protéger des poursuites.

Le point de friction concerne notamment le discours de Mbeki au Parlement en avril 2003, après la remise du rapport final de la CVR. L’ancien président dit qu’il refusait une amnistie générale et que les procureurs conservaient leur autonomie. Des critiques estiment que les arrangements évoqués entre le parquet, les services de renseignement et des personnes susceptibles de témoigner ont pu brouiller la frontière entre recherche de la vérité et intervention politique.

Mbeki a également défendu le recours aux services de renseignement pour vérifier les déclarations de certains témoins et mettre au jour des réseaux clandestins. Il présente cette coopération comme une aide aux enquêteurs, non comme un moyen d’influencer leurs décisions. La commission devra confronter cette explication aux documents et témoignages recueillis. Les faits ne permettent pas, à ce stade, de présenter les accusations comme établies.

Des retards qui fragilisent la recherche de vérité

La lenteur a des conséquences concrètes. Des témoins, des suspects et des proches sont morts au fil des années. Des documents et des souvenirs deviennent plus difficiles à retrouver. Dans son examen des dossiers, la NPA a notamment relevé des affaires fragilisées par la disparition de personnes indispensables aux enquêtes. Pour les familles, chaque nouveau délai peut réduire les chances d’établir les faits devant un tribunal.

La question dépasse la seule responsabilité d’un ancien président. Elle porte sur l’indépendance réelle du parquet, la continuité des enquêtes et la capacité de l’État à rendre des comptes. En 2008, la Haute Cour de Pretoria avait déjà jugé inconstitutionnelle une politique de poursuite qui ne donnait pas la priorité aux crimes de l’apartheid. Des décisions judiciaires ultérieures et les travaux de la commission d’enquête doivent aider à déterminer qui a pris les décisions contestées et sur quelle base.

L’enjeu est aussi institutionnel. La réconciliation nationale a permis une transition politique sans guerre civile généralisée, mais elle n’a pas remplacé l’obligation de poursuivre les crimes qui n’ont pas bénéficié d’amnistie. Les gouvernements issus de l’ANC, parti qui a conduit la transition démocratique, sont eux aussi interrogés sur la manière dont ils ont appliqué les recommandations de la CVR.

Un débat suivi dans toute l’Afrique australe

La commission Khampepe est une démarche sud-africaine, mais son examen de l’indépendance judiciaire et de la mémoire des violences résonne dans les pays voisins. Au sein de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), organisation de coopération régionale, les trajectoires de sortie de conflit diffèrent. Le dossier rappelle qu’une transition politique ne règle pas automatiquement la question des responsabilités pénales.

La suite dépendra notamment du contre-interrogatoire de Mbeki, dont la date reste à fixer, et des témoignages d’autres responsables politiques et judiciaires. La commission devra distinguer les choix administratifs, les défaillances du parquet et d’éventuelles interventions de l’exécutif. Son rapport sera attendu non seulement par les familles, mais aussi par les institutions sud-africaines chargées de garantir que les crimes non amnistiés puissent encore faire l’objet d’enquêtes équitables.

Les faits et les déclarations rapportés ici ont été recoupés dans des comptes rendus de médias sud-africains et internationaux, ainsi que dans les documents de la NPA. Voir le compte rendu de Eyewitness News, celui de eNCA, le suivi du Sowetan, le rapport de l’Associated Press et l’examen de la NPA sur les dossiers de la CVR.