Une marque de vin peut-elle encore trouver sa place dans un groupe dont les bières et les boissons prêtes à boire progressent plus vite ? En Afrique du Sud, Heineken réexamine le rôle de son activité vinicole, trois ans après avoir intégré Distell à ses opérations régionales.
Un portefeuille élargi, des performances contrastées
Le contraste est net dans les résultats du troisième trimestre 2026 publiés le 28 octobre. Heineken a fait état d’une croissance à deux chiffres des volumes de bière et de boissons prêtes à boire en Afrique du Sud, portée notamment par Amstel et Bernini. Le vin, en revanche, reste sous pression, selon les informations rapportées ce jour-là par plusieurs médias sud-africains à partir des déclarations du groupe.
Le directeur financier, Harold van den Broek, a indiqué aux analystes que la place du vin dans le portefeuille sud-africain faisait l’objet d’un examen stratégique. Il a précisé que la manière de concurrencer certains segments était discutée avec l’équipe locale. Il n’a annoncé ni vente, ni fermeture, ni suppression d’emplois liée à cet examen. Les options envisagées n’ont pas été détaillées.
Les marques concernées comprennent Nederburg et JC Le Roux, héritées de Distell. La revue porte donc sur un ensemble acquis dans le cadre d’une opération plus large, et non sur une décision déjà prise concernant chacune de ces marques.
Une acquisition majeure, encore en intégration
Heineken avait annoncé en 2021 le rachat d’activités de Distell. L’opération, finalisée en 2023, a réuni une partie des activités de Distell et Namibia Breweries avec les activités sud-africaines préexistantes du brasseur. Ces actifs ont été rassemblés au sein de Heineken Beverages. Le groupe voulait compléter ses bières par des vins, spiritueux, cidres et boissons prêtes à boire, tout en renforçant sa présence en Afrique australe.
Cette stratégie s’est accompagnée de difficultés d’intégration et d’une concurrence soutenue sur le marché sud-africain. Dans son rapport annuel 2023, Heineken a comptabilisé une dépréciation de 491 millions d’euros pour Heineken Beverages. Une dépréciation réduit la valeur comptable d’un actif lorsqu’une entreprise estime qu’il vaut moins que prévu ; elle ne signifie pas, à elle seule, que l’activité est déficitaire ou qu’elle sera vendue.
La création de cet ensemble a aussi été encadrée par les autorités sud-africaines de la concurrence. Le Tribunal de la concurrence a approuvé la fusion en mars 2023 sous conditions, notamment pour préserver la concurrence dans le cidre et répondre à des enjeux d’intérêt public. Parmi les engagements figurent des investissements et des mesures concernant les fournisseurs locaux, l’emploi et la participation des salariés.
Le secteur viticole sous pression, mais pas uniforme
Les difficultés du vin chez Heineken s’inscrivent dans un contexte d’exportations sud-africaines en recul. D’après les statistiques de Wines of South Africa et de SAWIS, les exportations totales ont atteint 264 millions de litres en 2025, soit une baisse de 13,8 % en volume. Leur valeur s’est établie à 9,8 milliards de rands, en recul de 2,4 % en dollars selon les données publiées par les organismes du secteur. Ces chiffres décrivent les exportations nationales, pas les ventes des seules marques détenues par Heineken.
La baisse des volumes ne raconte toutefois pas toute l’histoire. Un recul moins marqué de la valeur peut signaler une évolution vers des produits ou marchés plus rémunérateurs, même si cela ne compense pas nécessairement la baisse des quantités pour les producteurs. L’industrie reste un maillon économique important : une étude citée par Wines of South Africa estime qu’elle soutenait plus de 270 000 emplois directs et indirects en 2019. Ce chiffre concerne l’ensemble de la filière et ne mesure pas l’emploi actuel des marques examinées.
Les conséquences d’une éventuelle réorganisation dépendraient donc de sa forme. Un changement de stratégie commerciale pourrait toucher les distributeurs, les fournisseurs de raisins et les équipes de marque, sans entraîner automatiquement une cession ou une fermeture. Les producteurs, notamment dans les régions viticoles du Cap, sont concernés par la stabilité des débouchés et des contrats d’approvisionnement. Pour les salariés, aucun effet précis n’a été annoncé à ce stade.
Des obligations à suivre au-delà des marques
La surveillance porte aussi sur les engagements associés à la fusion. Le Tribunal a notamment prévu 10 milliards de rands de dépenses d’investissement cumulées sur cinq ans pour maintenir ou accroître les capacités de production sud-africaines, ainsi que des fonds de développement des fournisseurs et des mesures relatives à l’emploi. Ces obligations concernent l’opération et ses entités, mais leur application à une éventuelle restructuration dépendrait de ses modalités. Une revue stratégique ne permet pas, à elle seule, de conclure qu’elles seraient modifiées ou contournées.
À l’échelle régionale, le dossier intéresse l’Afrique australe : Heineken Beverages rassemble des activités sud-africaines et namibiennes, et ses choix peuvent peser sur les circuits commerciaux et les approvisionnements transfrontaliers. Il ne s’agit pas d’un dossier porté par la SADC, la Communauté de développement de l’Afrique australe, mais les décisions prises en Afrique du Sud peuvent avoir des répercussions au-delà de ses frontières.
Le prochain élément déterminant sera la réponse concrète de Heineken : maintien des marques, nouvelle stratégie de distribution, restructuration ou autre option. À Pretoria, les autorités de la concurrence et les représentants des travailleurs et fournisseurs auront également un rôle de vigilance si une opération formelle est annoncée. Pour l’heure, le groupe dit examiner la place du vin dans son portefeuille ; aucune décision finale n’est établie.