À Abidjan, le débat sur l’emploi des jeunes ne se limite plus au nombre de postes à créer. Il porte aussi sur la qualité des activités, l’accès au financement et la capacité des territoires ruraux ou fragiles à offrir des perspectives durables. C’est dans cette réalité que l’Afrique de l’Ouest cherche à transformer les engagements politiques en résultats mesurables.
À Abidjan, un engagement régional centré sur l’emploi et l’autonomie
Du 28 septembre au 3 octobre 2026, environ 150 représentants d’États, d’organisations régionales, d’institutions financières, d’agences des Nations unies et de la société civile se sont réunis à Abidjan, la principale métropole économique ivoirienne. La rencontre était organisée par le Bureau des Nations unies pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel, ONU Femmes et le gouvernement ivoirien, avec un appui technique de la Banque africaine de développement.
Les participants ont adopté l’Appel et les Engagements d’Abidjan. Le document place deux priorités au même niveau : l’insertion professionnelle des jeunes et l’autonomisation économique des femmes. Il cible en particulier les zones rurales, les espaces frontaliers et les territoires affectés par les conflits.
Cette géographie n’est pas secondaire. Dans les capitales ouest-africaines, les jeunes peuvent accéder plus facilement aux centres de formation, aux services financiers et aux réseaux d’entreprises. Dans les régions éloignées, l’offre est plus limitée. Les femmes y rencontrent souvent des obstacles supplémentaires liés à l’accès à la terre, au crédit, aux équipements et aux marchés.
L’appel recommande donc d’accroître les investissements, de renforcer la formation technique et professionnelle, de développer l’apprentissage et d’améliorer les compétences numériques. Il invite aussi les acteurs publics et privés à faciliter l’accès des jeunes et des femmes au crédit, aux marchés et aux chaînes de valeur, c’est-à-dire à l’ensemble des étapes qui relient la production à la vente.
Le travail existe, mais il reste souvent précaire
Le principal défi régional ne consiste pas seulement à réduire le chômage au sens strict. Beaucoup de jeunes travaillent déjà, mais dans des activités sans contrat stable, sans protection sociale et avec des revenus irréguliers. L’économie informelle demeure ainsi le premier espace d’insertion pour une grande partie de la jeunesse ouest-africaine.
Une analyse récente de l’Organisation internationale du Travail, fondée sur des données harmonisées de 2022, montre que le travail indépendant représente 70,1 % des emplois occupés par les 15-29 ans dans les huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine. L’UEMOA regroupe le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo.
Cette moyenne masque toutefois des écarts importants. La part du travail indépendant atteint 49,9 % au Sénégal et 82,1 % au Niger. Dans l’ensemble, l’agriculture demeure un secteur majeur d’activité. Elle offre des revenus et des savoir-faire, mais reste souvent exposée aux aléas climatiques, à la faiblesse des équipements et aux difficultés d’accès au financement.
Les jeunes femmes sont davantage exposées aux formes les plus vulnérables de cette situation. Selon l’OIT, elles sont aussi plus nombreuses que les jeunes hommes à ne pas être en emploi, en études ou en formation. Les responsabilités familiales, notamment la garde des enfants et les tâches domestiques, expliquent une partie de cet écart.
La question dépasse donc la seule création d’entreprises. Elle touche également les transports, la formation continue, la garde d’enfants, la sécurisation des activités et la reconnaissance du travail accompli dans les exploitations familiales ou les petites unités commerciales.
Pour la Côte d’Ivoire, un enjeu national et régional
La Côte d’Ivoire accueille cette initiative alors qu’elle cherche à consolider une croissance soutenue et à mieux répartir les opportunités entre Abidjan, les autres centres urbains et les régions. Le pays dispose d’un tissu dynamique de petites entreprises, de coopératives et d’activités agricoles. Pourtant, l’accès au premier emploi reste difficile pour de nombreux diplômés et la transition entre formation et activité professionnelle demeure inégale.
À Yamoussoukro comme dans les villes secondaires, l’enjeu consiste à rapprocher les formations des besoins locaux. Dans les régions agricoles, cela passe par la transformation des produits, la logistique, le numérique et l’accès aux débouchés. À Abidjan, la priorité concerne davantage les services, l’industrie, les technologies et les métiers liés à la transition énergétique.
La dimension régionale est essentielle. La Côte d’Ivoire appartient à la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, qui facilite la coopération entre quinze pays sur les questions économiques, commerciales et de mobilité. Les marchés du travail ne s’arrêtent pas aux frontières nationales. Les commerçants, apprentis, travailleurs saisonniers et entrepreneurs circulent déjà entre plusieurs pays.
Une politique efficace doit donc tenir compte des bassins économiques transfrontaliers. Elle peut soutenir les compétences reconnues dans plusieurs pays, simplifier l’accès à l’information et renforcer les infrastructures qui relient les zones de production aux marchés. Elle doit aussi éviter que les jeunes des régions frontalières ne soient considérés uniquement sous l’angle de la sécurité.
Des engagements à traduire en objectifs vérifiables
L’Appel d’Abidjan reprend les grandes orientations de l’Agenda 2030, de l’Agenda 2063 de l’Union africaine et des résolutions des Nations unies sur les femmes, la jeunesse, la paix et la sécurité. Il s’inscrit également dans la continuité de plusieurs forums régionaux consacrés à la jeunesse en Afrique de l’Ouest et au Sahel.
Le texte insiste sur la participation des jeunes et des femmes aux processus de paix et aux instances de décision. Cette approche élargit le débat. Une insertion économique durable ne dépend pas seulement d’un financement ou d’une formation. Elle repose aussi sur la possibilité de peser sur les politiques publiques qui organisent l’accès à la terre, aux marchés, à la sécurité et aux services essentiels.
La difficulté se situe désormais dans la mise en œuvre. L’appel ne fixe pas encore d’enveloppe régionale dédiée, de nombre commun de postes à créer, de volume de personnes à former ni de calendrier partagé. Sans indicateurs précis, les engagements risquent de rester difficiles à évaluer.
La coopération entre l’OIT et l’UEMOA, renforcée en février 2026 autour d’un programme d’appui à l’emploi décent pour la période 2026-2030, pourrait offrir un cadre de suivi. Les gouvernements devront toutefois préciser leurs responsabilités, leurs financements et les résultats attendus dans chaque pays.
Pour l’Afrique de l’Ouest, le prochain test sera concret : mesurer combien de jeunes accèdent à une activité mieux rémunérée, combien de femmes franchissent les obstacles au financement et quelles régions bénéficient réellement des investissements. À Abidjan, le principe a été posé. La crédibilité de l’engagement se jouera désormais dans les territoires, loin des seules salles de conférence.