Une élection mondiale qui se joue aussi à Rabat

Dans le football mondial, les équilibres ne se construisent pas seulement dans les stades. Ils se nouent aussi dans les couloirs des fédérations, là où se croisent budgets, programmes de développement et rapports de force politiques. À l’approche du Congrès électif de la FIFA, prévu le 18 mars 2027 à Rabat, le débat dépasse donc la seule question du nom du futur président. Il touche à la place des fédérations africaines dans la redistribution des ressources et dans la gouvernance du jeu mondial.

Le rendez-vous de Rabat est déjà fixé par la FIFA, et Gianni Infantino a confirmé à Vancouver, lors du 76e Congrès, qu’il briguerait un nouveau mandat en 2027. Dans l’architecture du vote, chaque association membre dispose d’une voix, ce qui donne à l’Afrique, via ses 54 fédérations membres de la CAF, un poids arithmétique important, mais pas automatique. En cas de plusieurs candidats, les statuts de la FIFA prévoient une majorité qualifiée au premier tour, ce qui rend les alliances transversales décisives.

Le continent africain, entre loyauté institutionnelle et calculs nationaux

Depuis Rabat, la carte africaine d’Infantino s’appuie sur des relais bien identifiés. La Confédération africaine de football a annoncé, le 29 avril 2026 à Vancouver, un soutien unanime à sa réélection. Puis, le 6 août, son comité exécutif a approuvé à l’unanimité la mise à jour conjointe de la FIFA sur FIFA Forward Enterprise, tout en rappelant que la transparence et la bonne gouvernance restaient « cruciales et non négociables ». Cette double ligne dit beaucoup de la méthode africaine : soutenir sans renoncer à exiger des garanties.

Dans ce paysage, le Maroc occupe une place centrale. La Fédération royale marocaine de football a publiquement soutenu la candidature d’Infantino le 1er mai 2026, puis les autorités marocaines ont confirmé que Rabat accueillerait le bureau Afrique de la FIFA et le Congrès électif de 2027. Ce positionnement ne relève pas d’un simple geste protocolaire. Il s’inscrit dans une relation devenue stratégique, alors que le royaume prépare aussi la CAN 2025 et la Coupe du monde 2030 avec l’Espagne et le Portugal. Le football marocain sert ainsi d’appui continental, mais aussi de vitrine institutionnelle.

L’Égypte et la Mauritanie comptent également parmi les appuis visibles. Hany Abo Rida, président de la fédération égyptienne et membre du Conseil de la FIFA, a signé en août une déclaration commune avec d’autres responsables arabes. L’Égypte abrite en outre le siège de la CAF, ce qui renforce son rôle dans les arbitrages du football continental. Côté mauritanien, Ahmed Yahya siège lui aussi au Conseil de la FIFA. Ces positions ne signifient pas un vote uniforme, mais elles traduisent une proximité politique avec l’axe favorable au président sortant.

FIFA Forward Enterprise : le nerf de la guerre

Le débat n’est pas seulement institutionnel. Il est financier. La FIFA a expliqué que son projet de filiale FIFA Forward Enterprise devait porter le financement du développement de 8 millions à 20 millions de dollars par association membre pour le cycle 2027-2030. À cela pourrait s’ajouter un dispositif facultatif, le programme Fast Forward, qui ferait monter l’aide potentielle jusqu’à 40 millions de dollars par fédération sur le même cycle. La FIFA évoque aussi plus de 4 milliards de dollars pour l’ensemble des fédérations, avec une levée de fonds pouvant atteindre 4,2 milliards.

Pour de nombreuses fédérations africaines, ces montants changent l’échelle de travail. Plusieurs dirigeants du continent rappellent que leurs budgets restent faibles au regard des besoins en infrastructures, en encadrement et en détection des talents. Le Cameroun de Samuel Eto’o illustre cette tension. Son argument est simple : si les fédérations africaines disposaient de moyens comparables à ceux des puissances du football, elles pourraient investir davantage dans les centres de formation, les terrains et la rétention des joueurs de la diaspora. L’idée est discutable dans sa formulation, mais elle traduit une réalité connue : en Afrique, la question du financement pèse souvent plus lourd que le débat abstrait sur la gouvernance.

Le soutien de Patrice Motsepe, président sud-africain de la CAF, s’inscrit dans cette logique de prudence calculée. Le 6 août, il a validé la ligne de la confédération tout en rappelant que le futur de la FIFA devait être tranché par les 211 membres, et non par une pression extérieure. Motsepe a ainsi protégé le principe du vote tout en évitant une rupture frontale avec Infantino. Pour la CAF, le pari reste clair : préserver les flux de financement, les programmes de développement et l’influence africaine dans l’instance mondiale.

Un vote secret, des alliances mouvantes et une portée continentale

L’histoire de la FIFA montre pourtant qu’un bloc annoncé n’est jamais un bloc assuré. Les associations africaines ont déjà voté de manière dissidente lors d’élections précédentes, notamment quand des enjeux géopolitiques ou régionaux brouillaient les consignes. Le scrutin de 2027 se tiendra à bulletin secret si plusieurs candidats sont en lice, ce qui laisse une marge de manœuvre à chaque fédération. Autrement dit, la ligne affichée par les confédérations ne suffit pas à prédire le résultat.

Cette situation éclaire aussi les différences entre les acteurs. Les dirigeants de fédérations voient dans l’alignement avec Infantino une promesse de ressources et d’accès au centre de décision. Les équipes nationales, elles, attendent des terrains, des compétitions et des structures de formation. Les supporters veulent des résultats visibles. Et les États hôtes, comme le Maroc ou l’Égypte, cherchent en plus à consolider leur position diplomatique dans l’écosystème du football mondial. Le même soutien ne recouvre donc ni les mêmes intérêts ni les mêmes horizons.

À l’échelle du continent, l’enjeu dépasse enfin la personne d’Infantino. Il touche à la façon dont l’Afrique pèse dans les grandes réformes du football mondial, dans la répartition des revenus et dans la désignation des hôtes. Le 23 novembre 2026, un Congrès extraordinaire de la FIFA doit déjà trancher les hôtes des Coupes du monde féminines 2031 et 2035. Entre cette séquence et le vote de Rabat, les fédérations africaines auront l’occasion de mesurer si leur soutien collectif se transforme en influence durable, ou s’il reste une addition de fidélités nationales, réversibles au premier désaccord.