Quand une nouvelle arrivée de gaz naturel est présentée comme une bonne nouvelle nationale, cela dit quelque chose de plus large qu’un simple démarrage technique. En Égypte, le sujet touche à la stabilité de l’électricité, au coût des importations et à la capacité du pays, qui est aussi le plus grand consommateur de gaz d’Afrique, à tenir son équilibre énergétique pendant les pics de chaleur.
Le Caire cherche en parallèle à garder la main sur un marché sous tension. Le pays a dû remettre en service des unités flottantes de regazéification à Ain Sokhna pour absorber du gaz naturel liquéfié importé, tandis que les autorités multiplient les accords d’approvisionnement à moyen terme afin de limiter l’exposition au marché spot. Cette stratégie s’inscrit aussi dans la logique plus large de l’Union africaine et de l’UMA, où la sécurité énergétique reste un levier de souveraineté économique.
Fayoum-4 : un gain modeste, mais lancé au bon moment
Le 31 août 2026, le ministère égyptien du Pétrole a annoncé la mise en production du puits Fayoum-4, dans la concession West Nile Delta. Le puits ajoute environ 80 millions de pieds cubes de gaz par jour au réseau national, et il a démarré près de deux ans avant le calendrier initial. Le ministère présente ce projet comme un exemple de développement accéléré fondé sur l’usage d’infrastructures déjà en place.
Le choix technique est central. Les équipes ont foré une dérivation depuis un puits existant jusqu’à environ 3 000 mètres de profondeur pour atteindre de nouveaux réservoirs du Messinien. En s’appuyant sur le gazoduc Giza-Fayoum et sur des installations de traitement déjà opérationnelles, l’opérateur a évité la construction de nouveaux ouvrages sous-marins et réduit d’environ deux ans le délai de mise en production. Cette méthode illustre une tendance plus large dans le secteur égyptien : produire plus vite, avec moins de nouvelles lourdeurs industrielles.
Ce gain reste cependant limité à l’échelle du marché. Les propres données reprises par les acteurs du secteur montrent que la production gazière égyptienne a reculé d’environ 30 % depuis 2021, sous l’effet du déclin du champ offshore Zohr, longtemps pilier du système gazier national. L’Agence internationale de l’énergie indique aussi que l’Égypte a consommé 59 milliards de mètres cubes de gaz en 2025, avec des pointes estivales très élevées.
Autrement dit, Fayoum-4 soulage, mais ne règle pas le problème. Le pays dépend encore d’un équilibre fragile entre production locale, importations de gazoduc et cargaisons de GNL. Le ministère reconnaît d’ailleurs que la plateforme de regazéification d’Ain Sokhna a été préparée pour absorber les cargaisons nécessaires à la saison de forte demande. L’Égypte reste donc dans une phase de transition, entre ambitions d’autosuffisance et importations de sécurité.
Cette tension pèse sur les finances publiques. Les importations de GNL ont fortement augmenté en 2025 et en 2026, avec des accords allant jusqu’à 24 cargaisons pour l’été 2026 conclus avec QatarEnergy, et des discussions élargies avec d’autres fournisseurs comme Shell, TotalEnergies et BP. Ces contrats visent à lisser la facture, mais ils confirment aussi la dépendance du Caire à l’achat extérieur pour passer les mois les plus lourds en demande.
Une stratégie de rattrapage pour Le Caire, et un signal pour la région
Les autorités ne cachent plus leur priorité : restaurer les volumes domestiques. Le ministère du Pétrole a annoncé en août 2026 une hausse d’environ 20 % des activités d’exploration et de production, ainsi que de nouveaux appels d’offres dans les blocs méditerranéens, du delta du Nil et du Sinaï. En parallèle, l’État pousse des solutions de forage plus rapides et plus ciblées, avec l’objectif de relancer l’investissement et de réduire la facture d’importation.
Cette politique a des effets très concrets pour des secteurs entiers de l’économie égyptienne. Les centrales électriques, les usines d’engrais et les industries lourdes dépendent du gaz. Quand l’offre se tend, la pression se répercute vite sur les coûts de production, les marges des entreprises et, au final, sur les prix domestiques. À l’inverse, un apport supplémentaire comme Fayoum-4 améliore la marge de manœuvre du réseau, même s’il ne fait pas disparaître le recours aux importations.
Le dossier a aussi une portée régionale. L’Égypte tente de rester un nœud gazier de la Méditerranée orientale, en connectant ses infrastructures à des ressources voisines, notamment avec des discussions récentes sur des découvertes chypriotes et sur l’usage des terminaux égyptiens. Si cette stratégie se consolide, elle pourrait renforcer le rôle du pays comme plate-forme de transit et de traitement pour l’Afrique du Nord et le bassin méditerranéen.
Pour l’Afrique du Nord, l’enjeu dépasse un seul puits. Il s’agit de savoir si l’Égypte peut transformer une période de baisse en relance durable, ou si elle devra continuer à arbitrer, saison après saison, entre production intérieure, importations de GNL et sécurité du réseau. Les prochains jalons seront les nouveaux appels d’offres, le rythme des forages annoncés et l’évolution de Zohr, qui reste la variable la plus sensible du système gazier égyptien.