À Abuja, la question n’est plus seulement de savoir combien le Nigeria emprunte. Elle est de déterminer quelle part de ses recettes publiques peut encore financer les infrastructures, les services sociaux et les transferts aux États fédérés. Les dernières données montrent une dette en hausse, alors que le coût de son remboursement reste l’un des principaux points de tension budgétaire.
Une hausse de 7 440 milliards de nairas en trois mois
La dette publique totale du Nigeria atteignait 166 790 milliards de nairas au 30 juin 2026, contre 159 350 milliards trois mois plus tôt. L’augmentation s’élève à 7 440 milliards de nairas, soit environ 4,7 % en un trimestre, selon les données publiées par le Debt Management Office nigérian, l’organisme chargé de suivre et de gérer la dette publique.
Converti en dollars, l’encours est passé de 114,95 milliards de dollars au 31 mars à 120,93 milliards au 30 juin. Cette comparaison doit toutefois être lue avec prudence. La valeur en dollars dépend du taux de change officiel utilisé pour convertir les obligations libellées en nairas et en devises étrangères.
Le réseau africain AIT confirme l’écart de 5,98 milliards de dollars entre les deux trimestres. Il souligne aussi que les variations du taux de change peuvent modifier la valeur en nairas de la dette extérieure, sans traduire automatiquement un nouvel emprunt du même montant.
La dette intérieure reste majoritaire. Elle représentait 66,41 milliards de dollars fin juin, soit 54,91 % du total. Elle a progressé de 3,36 milliards de dollars par rapport à mars. La dette extérieure s’élevait, elle, à 54,52 milliards de dollars, contre 51,90 milliards trois mois auparavant.
Cette répartition expose le Nigeria à deux risques distincts. La dette intérieure dépend fortement des taux d’intérêt pratiqués sur le marché local. La dette extérieure ajoute un risque de change, particulièrement sensible lorsque le naira se déprécie face au dollar.
Le gouvernement fédéral porte l’essentiel de l’encours
Le gouvernement fédéral concentre la plus grande partie des engagements recensés. Fin juin, sa dette extérieure atteignait 47,69 milliards de dollars et sa dette intérieure 63,08 milliards. Les 36 États fédérés et le territoire de la capitale fédérale, le FCT, détenaient ensemble des montants nettement inférieurs.
Les États et le FCT représentaient néanmoins 6,83 milliards de dollars de dette extérieure et 3,32 milliards de dette intérieure. Cette distinction compte dans un pays fédéral. Les décisions d’emprunt prises à Abuja influencent l’ensemble du budget national, tandis que les gouvernements locaux doivent préserver leurs propres capacités de paiement et de financement.
La progression de l’endettement intervient aussi dans une période où l’exécutif cherche à réduire les arriérés accumulés envers les entreprises. Le gouvernement a approuvé le règlement de créances dues à plus de 1 240 entrepreneurs locaux intervenant pour des ministères, départements et agences publics. Le montant annoncé avoisine 700 milliards de nairas.
Le paiement de ces arriérés peut soutenir la trésorerie des entreprises nigérianes et relancer certains chantiers. Il peut également améliorer la crédibilité financière de l’État. Toutefois, lorsqu’il est financé par de nouveaux emprunts ou par une mobilisation accrue du marché intérieur, il augmente aussi les besoins de financement à court terme.
Le service de la dette limite les marges budgétaires
Le problème central ne réside pas uniquement dans le niveau nominal de la dette. Il tient surtout au rapport entre les intérêts à payer et les recettes réellement collectées par l’État fédéral.
Dans son examen de l’économie nigériane publié en 2026, le Fonds monétaire international estime que les intérêts de la dette pourraient représenter 53,7 % des recettes du gouvernement fédéral en 2026. Autrement dit, plus d’une naira sur deux collectées par Abuja pourrait servir au paiement des intérêts, avant même le remboursement du principal.
Une telle pression réduit l’espace disponible pour les dépenses de santé, d’éducation, de sécurité et d’investissement. Elle complique aussi le financement des programmes sociaux destinés aux ménages confrontés à la hausse du coût de la vie.
La suppression progressive de la subvention aux carburants, la réforme du marché des changes et le resserrement monétaire font partie des mesures engagées depuis 2023. Elles visent à corriger des déséquilibres anciens, à limiter les distorsions du marché et à renforcer les recettes publiques.
Ces réformes ont toutefois un coût social et politique. La fin de la subvention a renchéri les transports et plusieurs produits de première nécessité. La dépréciation du naira a augmenté le prix des biens importés. Pour les ménages urbains comme pour les travailleurs de l’économie informelle, la stabilité macroéconomique ne se traduit donc pas immédiatement par une amélioration du revenu disponible.
Un équilibre délicat pour la première économie ouest-africaine
Le Nigeria doit désormais arbitrer entre trois impératifs. Il lui faut financer les infrastructures, contenir le coût de la dette et éviter que les emprunts ne réduisent davantage les dépenses essentielles. Le choix du calendrier et des sources de financement sera déterminant.
Une dette intérieure plus importante peut réduire l’exposition directe au dollar. Elle peut cependant absorber une part de l’épargne disponible dans les banques et pousser les taux à la hausse. À l’inverse, les emprunts extérieurs peuvent offrir des maturités plus longues, mais ils exposent davantage le budget aux mouvements du naira et aux conditions financières internationales.
La question concerne aussi la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, organisation régionale qui rassemble quinze pays. Le Nigeria y joue un rôle central par la taille de son économie et de sa population. Ses choix budgétaires influencent les échanges, les investissements et la stabilité financière de l’espace ouest-africain, même si la gestion de sa dette reste une compétence nationale.
Pour les pays voisins, un Nigeria capable de financer ses infrastructures et de stabiliser sa monnaie peut soutenir la demande régionale. En revanche, une période prolongée de tensions budgétaires pourrait réduire les importations, ralentir certains projets transfrontaliers et limiter la capacité d’Abuja à financer ses engagements régionaux.
La prochaine étape sera de vérifier si la hausse observée au deuxième trimestre se poursuit au second semestre. Il faudra également suivre l’évolution des recettes fiscales, le coût des émissions obligataires et la part des dépenses effectivement consacrée aux investissements. Le débat nigérian ne porte donc pas seulement sur le montant de la dette, mais sur la qualité de son usage et sur la capacité de l’État à transformer l’emprunt en croissance durable.