Un commerçant peut être inscrit sur une plateforme de paiement mobile sans s’en servir pour vendre. Dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), les réseaux s’étendent rapidement, mais leur présence ne garantit pas encore que le téléphone soit devenu un moyen de paiement régulier au comptoir.
Des inscriptions en hausse, une activité qui ne suit pas au même rythme
L’UEMOA regroupe huit pays partageant notamment le franc CFA et une banque centrale commune, la BCEAO. Ses statistiques permettent de comparer les usages au-delà des frontières nationales. Mais elles ne racontent pas toute l’expérience des vendeurs, dont les conditions de travail et les habitudes de paiement varient d’un marché à l’autre.
Dans les indicateurs publiés le 20 octobre 2026, la BCEAO dénombre près de 7 millions de commerces inscrits pour accepter les paiements mobiles en 2025. Environ 2,97 millions ont réalisé au moins une transaction durant les 90 jours précédant le relevé. Cette définition mesure une activité minimale : elle ne dit ni combien de ventes ont été réglées par téléphone, ni leur montant, ni leur fréquence.
Le nombre de commerces actifs a progressé de 74 % en un an, contre environ 1,70 million en 2024. Pourtant, leur part parmi les commerces inscrits a baissé, passant de 45,95 % à 42,52 %. Autrement dit, les inscriptions ont augmenté plus vite que l’usage constaté. Les données de la BCEAO montrent aussi l’ampleur de la transformation numérique des services financiers, sans permettre d’assimiler automatiquement chaque inscription à une adoption réelle.
Les opérations classées par la Banque centrale dans la catégorie « paiements » ont, elles, dépassé 7 milliards en 2025, soit plus de trois fois le niveau précédent. Cette rubrique comprend toutefois des opérations autres que les achats en boutique. Le volume global ne constitue donc pas, à lui seul, une mesure des ventes réglées auprès des commerçants.
Des écarts marqués entre les pays de l’Union
Le taux d’activité varie fortement selon les pays. D’après les chiffres rapportés à partir des indicateurs de la BCEAO, environ 60 % des commerces inscrits au Sénégal avaient effectué une transaction au cours des trois derniers mois de 2025. La proportion atteignait 51 % au Bénin, 39 % en Côte d’Ivoire et 18 % au Niger.
Le classement change lorsqu’on regarde le nombre absolu de points actifs. La Côte d’Ivoire en concentre plus de 2 millions, soit près de 70 % du total régional recensé. Le Sénégal en compte environ 624 000. Le taux sénégalais plus élevé traduit donc une proportion supérieure parmi les commerces enregistrés, pas un réseau plus vaste que celui de la Côte d’Ivoire.
Ces différences ne suffisent pas à désigner une cause. Les chiffres disponibles ne détaillent pas, à eux seuls, l’équipement numérique, les tarifs, les pratiques de clientèle ou les attentes des fournisseurs dans chaque pays. Ils ne permettent pas non plus de distinguer les grandes enseignes des petites boutiques, ni les commerces urbains de ceux des zones rurales.
Une difficulté de mesure s’ajoute : un achat peut être payé par un transfert entre particuliers plutôt que par une transaction identifiée comme paiement marchand. Le CGAP, organisme international de recherche sur l’inclusion financière, relève que cette pratique peut aider certains commerçants à éviter les commissions associées aux paiements commerciaux. Son ampleur propre aux pays de l’UEMOA reste toutefois à établir.
Pour les petits commerces, le coût et l’accès aux liquidités comptent
Recevoir une somme sur téléphone n’est utile que si le commerçant peut ensuite l’employer. Or, si un fournisseur demande des espèces, il faut retirer l’argent. Des frais ou l’éloignement d’un point de retrait peuvent alors réduire l’intérêt du paiement numérique, surtout pour un commerce aux marges étroites.
La GSMA, association mondiale des opérateurs mobiles, décrit ces obstacles dans son étude publiée en janvier 2026 sur les paiements marchands. Elle souligne également le poids de l’abordabilité, de la facilité d’usage, de la confiance et des infrastructures. Ce constat ne prouve pas que chacun de ces freins s’applique de la même manière dans les huit pays de l’Union ; il éclaire les mécanismes susceptibles de freiner l’usage.
Les conséquences diffèrent selon les acteurs. Les clients peuvent apprécier la rapidité d’un règlement sans disposer toujours du solde ou du réseau nécessaire. Les commerçants doivent comparer les frais et la simplicité de l’encaissement aux habitudes de leur clientèle. Les fournisseurs, enfin, influencent le circuit de l’argent lorsqu’ils exigent encore des paiements en espèces. Pour les vendeurs informels, chaque commission pèse directement sur une trésorerie souvent utilisée au jour le jour.
L’interopérabilité, un chantier à suivre
La BCEAO développe en parallèle PI-SPI, sa Plateforme interopérable du système de paiement instantané. L’objectif est de permettre des paiements entre des usagers de banques, d’institutions de microfinance et de services de monnaie électronique différents. Des interfaces « API Business » doivent aussi aider les entreprises à recevoir des paiements et à suivre leurs règlements. La Banque centrale a ouvert un espace de test pour ces outils en novembre 2025.
Cette infrastructure s’inscrit dans la stratégie régionale d’inclusion financière 2025-2030. La BCEAO vise l’utilisation de services financiers adaptés et abordables par au moins 90 % des adultes de l’UEMOA. L’enjeu dépasse donc l’ouverture de comptes ou l’installation de solutions : il porte sur leur usage effectif et leur coût.
Pour mesurer les progrès, les prochaines données devront éclairer la fréquence des paiements, la part des achats réglés par voie numérique et les frais supportés par les petites entreprises. La comparaison entre pays gagnera aussi à distinguer les volumes d’inscriptions des usages répétés. En Afrique de l’Ouest, l’interconnexion des réseaux peut faciliter les échanges régionaux ; son impact dépendra toutefois de services suffisamment accessibles pour les clients comme pour les vendeurs.
Les chiffres de 2025 dessinent ainsi deux réalités à la fois : une extension rapide des possibilités de paiement et un écart persistant entre être enregistré et s’en servir. C’est dans les marchés, les boutiques et les relations avec les fournisseurs que se jouera la prochaine étape de cette transition.