Dans le sud-est centrafricain, l’insécurité ne se lit plus seulement à travers les fronts armés
À Bangassou, dans le Mbomou, la peur revient souvent par les pistes, les rivières et les zones de pêche. Pour les familles, le danger ne tient pas seulement aux armes visibles. Il tient aussi aux déplacements interrompus, aux champs laissés en friche et aux enfants qui ne rentrent pas le soir. Dans cette partie de la République centrafricaine, chaque attaque rappelle que la sécurité ne se résume pas au contrôle d’une ville, mais à la possibilité de vivre et de circuler sans crainte.
Le sud-est du pays reste un espace stratégique. Il touche le Haut-Mbomou, le Mbomou et les zones frontalières avec le Soudan du Sud et la République démocratique du Congo. Cette position en fait un couloir de commerce, de mobilité pastorale et de fuite pour les civils. Elle en fait aussi un terrain de repli pour des groupes armés qui profitent des longues distances, de l’enclavement et d’une présence étatique discontinue. La MINUSCA rappelle régulièrement que la région du Haut-Oubangui concentre encore des enjeux de protection, de retour des déplacés et de restauration de l’autorité publique.
Ce qui s’est passé près de Bangassou
Samedi 12 septembre 2026, plusieurs villages situés autour de Bangassou ont été attaqués, selon des sources locales citées par l’AFP et reprises par d’autres médias. Des habitants ont fui vers Bangassou pour alerter les autorités. D’après ces témoignages, les assaillants ont visé des pêcheurs et des chasseurs. Le bilan humain reste à manier avec prudence, mais les sources concordent sur un rapt collectif. Les mêmes informations attribuent l’attaque à des éléments de la LRA, l’Armée de résistance du Seigneur, un groupe armé né en Ouganda et aujourd’hui surtout connu pour ses enlèvements et le recrutement forcé d’enfants.
Dans le détail, le député de Bangassou, Serge Singha Bengba, ainsi que Frédéric Kinza, député suppléant de Bangassou 2, ont évoqué 44 personnes enlevées, dont 13 enfants, avec 31 libérations. Une autre reprise de l’affaire parle d’« au moins une trentaine » de personnes kidnappées, ce qui montre que le premier bilan circule encore avec des écarts. Dans un sujet aussi sensible, le chiffre exact doit donc rester attribué tant qu’il n’a pas été confirmé par une source institutionnelle indépendante.
La réaction des autorités a été immédiate, avec un déploiement militaire dans le Mbomou, selon la matière de départ et les recoupements disponibles. Cette réponse s’inscrit dans une logique connue à Bangassou : protéger les axes, dissuader les incursions et empêcher que les zones rurales ne basculent hors de tout contrôle. Mais dans les faits, les habitants voient surtout l’écart entre la présence de l’État dans la ville et sa fragilité hors de la ville.
La LRA, un groupe affaibli mais pas effacé
La LRA a perdu sa capacité de nuisance d’hier, mais elle n’a pas totalement disparu du paysage sécuritaire centrafricain. L’ONU a déjà documenté des phases de retrait, de rapatriement volontaire d’anciens combattants vers l’Ouganda et de démobilisation dans le Haut-Mbomou. La MINUSCA expliquait encore avoir soutenu, en 2023, le rapatriement des derniers ex-combattants et de leurs familles présents en Centrafrique. Pourtant, ce recul n’a jamais garanti une extinction complète du danger. Dans les zones les plus isolées, de petits groupes peuvent survivre en changeant de mobilité, de cibles et d’alliances.
Joseph Kony, fondateur de la LRA, reste recherché par la Cour pénale internationale. La CPI a confirmé en 2024 que la procédure contre lui avançait encore, malgré son absence. Le Conseil de sécurité de l’ONU rappelle aussi qu’il figure sur sa liste de sanctions pour des faits liés aux atteintes graves commises en Centrafrique, notamment les enlèvements, les attaques contre les civils et l’usage d’enfants dans le conflit. Autrement dit, le nom de Kony continue de peser sur la mémoire sécuritaire de la région, même si le groupe n’a plus la même structure qu’auparavant.
Le point central, pour les populations de Bangassou, n’est pas seulement la signature du groupe. C’est la répétition du mode opératoire. Lorsqu’un village vit de la pêche, de la chasse, du petit commerce ou de l’agriculture de subsistance, l’enlèvement d’un adulte ou d’un enfant suffit à désorganiser toute l’économie locale. Le coût est donc social, économique et psychologique. Il touche les familles, mais aussi les marchés de Bangassou, les villages riverains et les circuits d’approvisionnement vers les chefs-lieux.
Un signal pour la RCA, et pour toute la sous-région
Cette affaire dit quelque chose de plus large sur la République centrafricaine. Dans le Mbomou et le Haut-Mbomou, l’État tente de reprendre pied, mais sa présence reste inégale. La sécurité dépend alors de forces nationales, de la MINUSCA, d’accords locaux de paix et d’un travail de fond sur les routes, les ponts, l’école, la justice et la gendarmerie. Quand l’un de ces maillons cède, les groupes armés trouvent un espace. Quand ils s’y installent, les civils paient la facture en premier.
Le dossier a aussi une portée régionale. Le sud-est centrafricain est connecté au Soudan du Sud et à la RDC par des mobilités familiales, commerciales et militaires qui dépassent les frontières administratives. La LRA elle-même a longtemps circulé entre ces espaces, ce qui en a fait un problème transfrontalier plutôt qu’un simple dossier national. Pour Bangui, la question n’est donc pas seulement celle d’une attaque de plus. Elle concerne la capacité du pays à sécuriser ses marges, à protéger les couloirs frontaliers et à empêcher qu’un groupe présenté comme marginal ne retrouve un point d’appui durable dans une zone déjà exposée à d’autres violences, notamment celles liées à la milice AAKG dans le Haut-Mbomou.
À l’échelle de l’Afrique centrale, le message est clair. Les menaces les plus durables ne sont pas toujours celles qui occupent le plus l’actualité. Elles sont parfois celles qui s’installent dans les interstices : une frontière poreuse, une route coupée, un village éloigné, une administration absente. C’est là que se joue, très concrètement, la crédibilité de la paix. Et c’est là aussi que se mesure la capacité de la RCA à transformer une présence sécuritaire en protection réelle pour ses Centrafricains.