Quand un détroit se tend, les budgets africains encaissent

Une crise pétrolière ne frappe jamais toute l’Afrique de la même façon. Pour les pays importateurs, elle renchérit immédiatement les achats de carburant, pèse sur les devises et alourdit la facture publique. Pour les producteurs, elle peut gonfler les recettes d’exportation, sans que cela se traduise automatiquement par plus d’emplois, plus de carburant localement ou plus de marge budgétaire pour les ménages. La dernière secousse venue du golfe Persique illustre précisément cet écart.

Le sujet dépasse le seul marché pétrolier. Le détroit d’Ormuz reste un passage stratégique pour le pétrole brut et le gaz naturel liquéfié, et toute perturbation y rejaillit sur les prix mondiaux. En Afrique, cette vulnérabilité touche des économies très différentes, des grandes puissances industrielles aux États importateurs de la Corne de l’Afrique, de l’Afrique australe ou du Maghreb. Le choc énergétique rappelle aussi une réalité structurelle : sur le continent, certains États tirent une part importante de leurs recettes publiques de l’or noir, tandis que d’autres dépendent fortement des importations pour faire rouler transports, industries et centrales électriques.

32 pays importateurs, 9 exportateurs : un continent divisé par la même crise

Selon le rapport publié le 26 août 2026 par le Center for Research on Energy and Clean Air, 32 pays africains dépendants des importations d’hydrocarbures ont vu leur facture énergétique augmenter de 21,9 milliards de dollars entre mars et août 2026. Dans le même temps, neuf pays exportateurs ont engrangé 21,6 milliards de dollars de recettes supplémentaires. Le solde continental ressort donc légèrement négatif, à 0,3 milliard de dollars. Le centre de recherche précise que son calcul porte sur les coûts supplémentaires liés aux importations maritimes de pétrole brut, de produits raffinés et de gaz naturel liquéfié.

Parmi les pays africains les plus touchés, l’Égypte supporte le surcoût le plus élevé, à 5,2 milliards de dollars. Viennent ensuite l’Afrique du Sud avec 3,5 milliards, le Maroc avec 2,2 milliards, la Tanzanie avec 2,1 milliards, le Kenya avec 1,7 milliard, le Mozambique avec 1,2 milliard et Djibouti avec 1 milliard. À l’autre bout de la chaîne, les plus gros bénéficiaires sont le Nigeria, avec 7,5 milliards de dollars de recettes additionnelles, et l’Angola, avec 4,5 milliards. La Libye, l’Algérie, la République du Congo, le Gabon et le Cameroun complètent la liste des gagnants du choc de prix.

Ces chiffres s’inscrivent dans un contexte africain déjà inégal. Les exportateurs de pétrole du continent, qu’ils appartiennent ou non à l’Organisation des pays africains producteurs de pétrole, dépendent encore fortement de cette rente pour leurs budgets. L’AFREC, la Commission africaine de l’énergie, rappelle que le pétrole et le gaz pèsent souvent entre 50 % et 80 % des recettes publiques dans plusieurs pays producteurs. Autrement dit, un prix plus élevé à l’international peut renforcer les caisses de l’État, mais il expose aussi davantage ces économies aux cycles brutaux des marchés mondiaux.

Des gains à l’export, mais pas toujours un gain pour l’économie réelle

Le rapport de CREA rappelle un point essentiel : une hausse du baril ne fait pas automatiquement des gagnants nets. Dans les pays exportateurs africains, le supplément de recettes peut être absorbé par les subventions, la dette, les besoins de trésorerie ou les importations de biens essentiels. Le bénéfice brut observé sur les marchés internationaux ne dit rien, à lui seul, de la qualité de la dépense publique ni du pouvoir d’achat des ménages. En Angola, par exemple, le Fonds monétaire international note encore en 2026 des tensions budgétaires et des filets sociaux mobilisés pour amortir la hausse du coût de la vie.

Chez les importateurs, l’effet inverse se diffuse vite. Une facture énergétique plus lourde pèse d’abord sur les comptes extérieurs, puis sur le prix du transport, des denrées et de l’électricité. C’est particulièrement sensible dans les économies où le diesel alimente une grande partie du fret routier et où les ménages urbains dépendent fortement du marché des carburants. Le choc touche donc différemment les capitales, les zones portuaires, les régions enclavées et les secteurs informels qui n’ont aucune marge pour répercuter les coûts.

Au niveau mondial, CREA estime que les importateurs de combustibles fossiles ont payé 330 milliards de dollars de plus que prévu entre mars et août 2026. Le pétrole brut représente la part la plus lourde du surcoût, devant le diesel, l’essence, le gaz naturel liquéfié et le kérosène. L’Europe arrive en tête des zones les plus exposées, mais l’Afrique apparaît, elle aussi, comme un espace fortement sensible aux ruptures d’approvisionnement et aux soubresauts du transport maritime.

Ce que cette crise dit de la transition énergétique africaine

Le contraste le plus instructif n’oppose pas seulement importateurs et exportateurs. Il oppose surtout les économies qui restent enfermées dans la volatilité pétrolière et celles qui investissent dans des alternatives. CREA souligne que les projets d’électricité verte mis en service depuis 2020 ont déjà permis d’éviter plusieurs milliards de dollars d’achats de combustibles fossiles durant les premiers mois de la crise. La leçon vaut aussi pour l’Afrique : chaque mégawatt solaire, éolien, hydroélectrique ou géothermique qui réduit la dépendance aux importations sécurise un peu plus les finances publiques et la balance commerciale.

Cette crise rappelle enfin qu’en Afrique, la sécurité énergétique est une question de souveraineté économique autant que de technologie. Les grandes organisations régionales et continentales, de l’Union africaine à l’AFREC, plaident depuis des années pour plus de raffinage local, davantage d’interconnexions électriques et une meilleure valorisation des ressources. La séquence ouverte par le conflit au Moyen-Orient donne à ces priorités un relief particulier : tant que les économies africaines resteront très exposées aux importations d’hydrocarbures, une crise à Ormuz pourra continuer à se répercuter dans les ports, les stations-service et les budgets des ménages du continent.