À Nairobi, une annonce sur les petits commerces a vite dépassé la seule question du commerce
Au Kenya, la polémique n’est pas née d’un simple débat sur les étals de rue. Elle touche à un sujet plus large : qui a le droit de vendre, de circuler et de travailler dans un pays où l’économie informelle fait vivre des millions de personnes, et où l’intégration régionale promet justement davantage de mobilité en Afrique de l’Est.
Cette tension est apparue au moment où les commerçants kényans dénonçaient la pression fiscale et la concurrence jugée déloyale dans les marchés populaires. Dans ce contexte, le président William Ruto a annoncé le 2 septembre, à Nairobi, que les étrangers exerçant des activités de petite distribution et de hawking devraient cesser ces activités, une sortie aussitôt interprétée comme un durcissement ciblant les ressortissants venus d’autres pays africains.
Les autorités kényanes corrigent le tir, mais la ligne reste ferme sur les permis
Le gouvernement a ensuite cherché à refermer l’ouverture la plus anxiogène du message présidentiel. Le ministère chargé du commerce a expliqué que la question visait surtout les personnes qui utilisent un visa de touriste, ou un autre statut de courte durée, pour mener des activités contraires aux conditions accordées. Le communiqué précise que le visa de visite, ou l’exemption liée à l’autorisation électronique de voyage, ne donne pas le droit de travailler ni de faire du commerce sans autorisations adéquates.
Le principal secrétaire aux Affaires étrangères, Korir Sing’Oei, a lui aussi insisté sur un point essentiel : les citoyens de la Communauté d’Afrique de l’Est peuvent vivre au Kenya, mais ils doivent exercer leur activité professionnelle dans le cadre légal. Cette précision est importante, car la Communauté d’Afrique de l’Est, dont le siège est à Arusha, repose sur un marché commun qui garantit la circulation des travailleurs des États partenaires et interdit la discrimination fondée sur la nationalité dans l’emploi.
Autrement dit, le cœur du dossier n’est pas la présence étrangère en soi. C’est l’écart entre les promesses de mobilité régionale et le contrôle national des licences, des permis de travail et du commerce de détail. Le Kenya maintient d’ailleurs une ouverture aux visiteurs et aux investisseurs étrangers, mais distingue cette ouverture du droit d’exercer une activité économique dans l’informel sans documents réguliers.
Le Burundi, les voisins de l’EAC et les entrepreneurs informels suivent de près
La réaction la plus vive est venue du Burundi. Bujumbura a réuni des ambassadeurs des pays membres de l’EAC pour évoquer ce qu’il a décrit comme une situation préoccupante au Kenya, en parlant de discriminations et de mauvais traitements allégués contre certains ressortissants burundais. Des médias locaux burundais ont confirmé cette mobilisation diplomatique, et la presse kényane a relayé l’inquiétude d’une partie des étrangers installés dans les quartiers commerçants de Nairobi.
Cette crispation n’est pas anecdotique. Dans l’espace est-africain, Burundais, Ougandais, Tanzaniens, Sud-Soudanais et Somaliens circulent, étudient, investissent ou cherchent du travail au Kenya, souvent dans des secteurs de faible capitalisation : restauration, textile, petits services, construction légère, vente ambulante. Pour eux, le flou entre résidence, activité commerciale et statut migratoire peut tout changer. Une simple clarification administrative peut devenir, sur le terrain, un sujet de revenu quotidien, de mobilité familiale, voire de sécurité personnelle.
Les ONG de défense des droits humains ont, elles aussi, alerté sur le risque de voir se banaliser le profilage xénophobe. Leur critique touche un point sensible : lorsqu’un discours politique désigne des petits commerçants étrangers comme problème public, il peut être repris localement comme autorisation implicite à trier les personnes par accent, nationalité ou apparence. Dans une économie où les circuits informels servent souvent de premier filet de survie, ce type de signal peut fragiliser des travailleurs qui ne disposent ni de syndicats solides ni de protections contractuelles.
Le paradoxe kényan est là. Le pays cherche à soutenir ses micro et petites entreprises, à rassurer ses vendeurs et à défendre l’idée d’une économie plus inclusive. Mais il reste aussi une place commerciale régionale, ouverte sur l’océan Indien, l’EAC et, plus largement, les ambitions de la Zone de libre-échange continentale africaine, qui vise à faciliter les échanges à l’échelle du continent. Fermer trop vite le robinet sans clarification juridique peut nourrir l’inquiétude ; laisser perdurer les zones grises nourrit, lui aussi, les frustrations locales.
Le gouvernement marche donc sur une ligne étroite. D’un côté, il veut répondre à des commerçants kényans qui réclament plus de protection face à la concurrence et aux coûts d’importation. De l’autre, il doit éviter qu’un débat intérieur soit perçu comme une remise en cause de la libre circulation régionale, alors même que le Kenya se présente régulièrement comme moteur de l’intégration est-africaine et de la diplomatie économique du continent.
Ce que l’affaire dit du Kenya et de l’Afrique de l’Est
À Nairobi, l’affaire dépasse désormais la seule régulation du commerce de détail. Elle interroge la cohérence entre souveraineté économique, sécurité juridique et intégration régionale. Si l’exécutif kényan veut protéger les petits opérateurs nationaux sans casser la confiance des voisins, il devra préciser ce qui relève du contrôle migratoire, du permis commercial et du droit de circuler dans l’EAC.
Pour l’Afrique de l’Est, l’épisode sert de test. La région a fait de la circulation des personnes et des services un pilier de son projet commun. Mais dès qu’une crise sociale ou fiscale se mêle à la concurrence dans l’informel, les principes d’intégration se heurtent aux protections nationales. Le prochain point à surveiller sera la traduction concrète des annonces kényanes : contrôle administratif ciblé, durcissement des permis, ou simple rappel à l’ordre assorti de régularisations.