Une voix de Mayotte qui parle à la diaspora

Sur une scène de festival, une chanson peut faire bien plus que divertir. Elle peut rappeler une langue, une mémoire, une manière d’être au monde. C’est ce qui se joue avec Zily, artiste mahoraise dont le répertoire relie les traditions féminines de Mayotte à des sons très contemporains.

Ce succès dit quelque chose de plus large. À Mayotte, 101e département français, les pratiques culturelles ne vivent pas seulement dans les archives. Elles circulent encore dans les villages, les familles, les mariages, les associations et, de plus en plus, dans les réseaux de la diaspora. Le Département rappelle d’ailleurs que l’île compte 17 communes et plusieurs langues vivantes, dont le shimaoré et le kibushi, dont la normalisation a été engagée ces dernières années.

Dans ce paysage, Zily s’impose comme une passeuse. Son parcours dépasse le simple portrait d’artiste. Il raconte la place des femmes dans la transmission culturelle, mais aussi la difficulté de transformer un talent local en métier durable sur un territoire où l’industrie musicale reste fragile.

À Mayotte, la culture se transmet souvent par les femmes

Mayotte se situe dans l’archipel des Comores, dans le canal du Mozambique. L’île appartient à la République française, mais elle reste profondément liée à l’espace swahili, à Madagascar et à l’océan Indien. Cette double appartenance nourrit une culture métissée, faite de langues, de gestes, de poésie religieuse et de rythmes hérités.

Le debaa, souvent décrit comme une pratique féminine d’inspiration soufie, mêle chant, percussion et chorégraphie. Les archives départementales de Mayotte le présentent comme une forme de poésie et de rassemblement social, transmise entre plusieurs générations. Le mbiwi, lui aussi porté par des femmes, relève d’une parole collective et rythmée, avec une dimension d’expression intime et communautaire. Le Département de Mayotte a même signalé que le mbiwi, comme le debaa, fait partie des patrimoines immatériels à préserver.

Cette place des femmes dans la culture maoraise n’est pas anecdotique. Elle touche à l’éducation, à la sociabilité, à la maîtrise de la langue et à l’autorité morale dans l’espace familial. Dans un territoire où la population est jeune et où les mobilités entre l’île, l’Hexagone et l’océan Indien sont constantes, la transmission culturelle devient aussi un enjeu de continuité sociale.

De la scène locale aux grandes scènes françaises

La trajectoire de Zily s’inscrit dans cette histoire-là. L’artiste a revendiqué un travail de collecte et de reconstruction. Elle s’est nourrie des récits des aînés, des archives locales et des traditions portées par les femmes. Elle dit avoir voulu remettre le mbiwi au centre du jeu culturel, alors que cette pratique semblait s’effacer. Cette démarche s’est traduite par la création d’associations et de groupes de jeunes femmes qui reprennent aujourd’hui ce répertoire, y compris hors de Mayotte.

Son répertoire ne se limite pas à la reconstitution. Il mélange debaa, mbiwi, amapiano, pop, reggae et afrobeat. Ce choix n’a rien d’un collage artificiel. Il reflète l’environnement musical des nouvelles générations mahoraises, qui circulent entre les scènes locales, les plateformes numériques et les influences venues de l’océan Indien, d’Afrique de l’Est et de la musique afro-diasporique.

Cette ouverture lui a permis de dépasser le cercle insulaire. Rio Loco, festival toulousain créé en 1995 et organisé en 2025 du 11 au 15 juin pour sa 30e édition, lui a offert une scène visible bien au-delà de l’île. Dans un festival qui met régulièrement en avant les musiques du monde et les voix africaines, cette présence a une portée particulière pour une artiste venue d’un territoire français souvent absent du récit national.

Une carrière, mais aussi une question de langue et d’économie

Ce que Zily défend va plus loin que l’esthétique. Elle chante en shimaoré et en kibushi, deux langues qui portent une mémoire et une identité. Le Département de Mayotte indique avoir engagé depuis 2005 une politique de normalisation des graphies de ces langues, avec une délibération adoptée en 2020. Le choix de chanter dans ces idiomes relève donc autant de l’art que de la transmission.

Il y a aussi un enjeu économique. Zily a quitté un statut stable pour se consacrer à la musique. Sur une île où l’intermittence n’existe pas comme dans l’Hexagone, cette décision suppose une prise de risque forte. Elle a monté sa structure, son label et sa production. Ce passage du talent à l’entrepreneuriat montre une réalité souvent peu visible : dans les départements ultramarins, l’accès à la professionnalisation culturelle dépend autant de l’inspiration que de la capacité à créer ses propres outils.

Le succès de son premier EP, Imani na Amani, récompensé en 2023 aux Comores Music Awards, confirme cette bascule. Il montre aussi qu’une scène locale peut produire des figures de référence sans attendre une validation extérieure. À Mayotte comme ailleurs dans l’espace africain et indo-océanique, la question n’est pas seulement celle de l’audience. C’est celle des moyens de production, de diffusion et de reconnaissance.

Ce que cette trajectoire raconte à l’échelle régionale

L’intérêt du cas Zily dépasse Mayotte. Il dit quelque chose de la circulation actuelle des musiques africaines et ultramarines : des traditions longtemps considérées comme locales trouvent aujourd’hui de nouveaux publics grâce aux scènes métropolitaines, aux festivals transnationaux et aux publics de diaspora. Cette circulation ne gomme pas l’ancrage. Au contraire, elle le rend plus lisible.

Elle éclaire aussi la place des femmes dans cette recomposition. À Mayotte, le debaa et le mbiwi rappellent que des formes d’autorité féminine existent dans les pratiques culturelles, la parole chantée et l’organisation collective. Dans un territoire où les tensions sociales, les débats sur l’identité et les fortes pressions démographiques occupent souvent l’espace public, la culture devient un espace de respiration et de continuité.

Enfin, cette histoire concerne la manière dont les territoires africains et ultramarins sont regardés. Mayotte n’est ni une marge ni un décor. C’est un espace de création, de circulation et d’innovation culturelle. En portant le debaa, le mbiwi et les langues mahoraises sur des scènes plus larges, Zily montre qu’une tradition peut survivre sans se figer, et qu’une identité peut se renforcer en voyageant.