Dans les classes scientifiques burkinabè, une bataille d’orientation commence tôt
À Ouagadougou, la question n’est pas seulement de récompenser de bonnes notes. Elle est plus large : comment faire en sorte que les jeunes filles du Burkina Faso entrent plus nombreuses dans les sciences, puis y restent ? Le concours Hakili Mousso part de ce constat simple. Le pays veut des compétences en mathématiques, en physique, en chimie, en numérique et dans l’industrie. Or les filles y demeurent encore moins présentes que les garçons.
Le contexte national donne du poids à cette initiative. Le Burkina Faso a fait de la souveraineté et du développement des compétences une priorité affichée par les autorités de transition. Dans le même temps, le système éducatif cherche à mieux aligner formations, recherche et besoins productifs, notamment dans les domaines technologiques. La cérémonie de Hakili Mousso s’inscrit donc dans une séquence politique où l’école n’est plus pensée seulement comme un lieu de diplôme, mais comme un réservoir de talents utiles à l’économie et aux services publics.
Une première édition, 84 candidates et une sélection fondée sur les séries scientifiques
La première édition de Hakili Mousso a réuni 84 jeunes bachelières de la session 2026, retenues sur la base de leurs résultats dans les séries scientifiques et d’un critère d’âge fixé à 21 ans maximum. Après une semaine d’immersion et de préparation au Lycée scientifique national, les finalistes ont composé à Ouagadougou avant la remise des distinctions organisée le samedi 19 septembre 2026. Les autorités ont présenté le concours comme un outil de détection et d’encouragement des talents féminins.
Le palmarès donne une photographie utile du niveau atteint. En chimie, Inès Nikiema a terminé première avec 18,73 sur 20. En physique, Aminata Traoré a obtenu 15 sur 20. En mathématiques, Adjaratou Bama a pris la tête avec 14,25 sur 20. Les trois meilleures de chaque discipline ont reçu des récompenses financières et matérielles. Les lauréates arrivées en tête ont obtenu 2 millions de FCFA, une moto, un ordinateur portable et divers lots offerts par des partenaires. Leurs enseignants référents ont eux aussi été distingués.
Le Premier ministre, Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo, a présidé la cérémonie au nom du chef de l’État. Il a insisté sur une idée politique nette : les filles ont leur place dans les matières scientifiques, technologiques et industrielles. Le message visait autant les élèves que les familles et les enseignants. Selon lui, l’obstacle n’est pas le talent, mais l’orientation et l’accompagnement dans la durée. Cette prise de parole donne au concours une portée qui dépasse la seule remise de prix.
Le vrai enjeu : casser une sous-représentation encore mesurable
Les autorités burkinabè ont donné un chiffre précis pour situer le problème. En 2025-2026, les filles représentaient 36,7 % des effectifs dans les filières scientifiques, contre 59,5 % dans les filières non scientifiques. L’écart n’est pas abstrait. Il traduit des trajectoires scolaires différentes, des choix d’orientation parfois orientés très tôt et, souvent, un déficit de modèles visibles pour les adolescentes intéressées par les sciences. Hakili Mousso cherche précisément à corriger ce déséquilibre par l’exemple, la mise en réseau et la valorisation publique.
Ce type d’initiative rejoint une lecture plus large portée par l’UNESCO. L’organisation souligne que les filles et les femmes restent freinées dans les parcours STEM, c’est-à-dire les sciences, la technologie, l’ingénierie et les mathématiques. Elle rappelle aussi que les écarts ne tiennent pas seulement aux résultats scolaires, mais à des facteurs de durée : normes sociales, décrochage progressif et manque d’orientation vers les carrières scientifiques. L’UNESCO note également que les femmes ne représentent qu’environ 35 % des diplômés STEM et environ 25 % des emplois liés à ces domaines.
Dans ce cadre, le concours burkinabè cherche à faire plus que récompenser l’excellence. Il veut créer un effet d’entraînement. La visite du data center de Telecel, la rencontre avec des femmes cadres des télécommunications et le témoignage de jeunes candidates vont dans le même sens : montrer des métiers concrets, déjà présents au Burkina Faso, et accessibles à des femmes formées localement. Le message n’est donc pas seulement scolaire. Il est économique et professionnel.
Une politique de souveraineté qui passe aussi par les filles
Le vocabulaire employé par les autorités n’est pas neutre. Elles parlent de souveraineté, de développement technologique et de compétences nationales. Cette ligne correspond à une orientation plus large du Burkina Faso depuis la transition militaire : renforcer les capacités internes, valoriser les talents locaux et réduire les dépendances jugées coûteuses. Dans cette logique, les filles ne sont pas seulement un public à accompagner. Elles sont aussi une ressource stratégique pour le pays.
Pour les familles urbaines, surtout à Ouagadougou, le concours peut ouvrir des perspectives concrètes : bourses, mentorat, visibilité et confiance accrue dans des filières parfois perçues comme sélectives. Pour les élèves venues des régions, l’enjeu est encore plus fort. L’accès à des modèles féminins en science reste inégal selon les territoires, les lycées et les moyens de suivi. Un concours national peut donc servir de passerelle entre la capitale et le reste du pays, à condition que l’accompagnement se prolonge au-delà d’une seule cérémonie.
Les enseignants référents ne sont pas oubliés. Leur récompense signale une vérité souvent sous-estimée : la performance scolaire est aussi le produit d’un encadrement. Quand une élève choisit les sciences, elle avance rarement seule. Il faut un professeur, un environnement, parfois une famille convaincue. En honorant ces relais, Hakili Mousso reconnaît que la bataille pour plus de filles en sciences se joue dans les classes, mais aussi dans l’accompagnement quotidien.
Une portée burkinabè, mais aussi ouest-africaine
Le cas burkinabè résonne au-delà d’Ouagadougou. En Afrique de l’Ouest, les États cherchent à élargir leur base scientifique et technologique, alors que la transformation numérique, l’énergie, les télécommunications et l’industrie légère réclament des profils mieux formés. Dans cet espace régional, la question des filles en STEM devient un sujet de compétitivité autant que d’égalité. Le Burkina Faso teste ici une méthode : créer un concours national, lui donner une visibilité politique et l’adosser à des expériences professionnelles concrètes.
La suite dira si Hakili Mousso restera une vitrine ou deviendra un véritable vivier. Le premier test se jouera dans le suivi des lauréates, leur orientation post-bac, leurs bourses, leurs inscriptions et leur maintien dans les filières scientifiques. C’est à ce niveau que se mesurera l’impact réel d’une initiative qui, pour l’instant, a surtout installé une idée forte dans le débat public burkinabè : les sciences ne sont pas un territoire réservé. Elles peuvent aussi devenir un espace de projection pour les jeunes filles du Burkina Faso.