Quand une génération cherche encore le son de ses propres années fastes

À Abidjan, la mémoire musicale ne tient pas seulement dans les souvenirs. Elle survit aussi dans des cartons, des vinyles, des cassettes et des archives que des passionnés fouillent patiemment. Dans un pays où la scène actuelle est dominée par le rap Ivoire et des formes plus récentes du coupé-décalé, cette quête dit quelque chose de plus large : la Côte d’Ivoire continue de s’inventer en regardant une partie de son passé culturel, longtemps porté par sa capitale économique et par des réseaux qui irriguaient toute l’Afrique de l’Ouest.

Le sujet dépasse la nostalgie. Il touche à la place d’Abidjan dans l’histoire culturelle régionale, à la circulation des artistes entre pays voisins, et à la façon dont un pays protège, ou perd, la trace de ses créateurs. En Côte d’Ivoire, où Yamoussoukro est la capitale politique et Abidjan le cœur artistique et économique, cette mémoire est un enjeu de transmission autant qu’un enjeu d’industrie.

Un âge d’or né des studios, de la télévision et des scènes ouvertes sur la sous-région

L’histoire musicale ivoirienne des années 1970 et 1980 s’écrit autour de quelques repères solides. François Lougah a compté parmi les pionniers qui ont ouvert la musique ivoirienne au-delà des frontières nationales. Ernesto Djédjé a imposé le ziglibithy, un style qui mêlait ancrage bété et influences funk, disco ou reggae. Puis Alpha Blondy a donné à la musique ivoirienne une résonance internationale avec un reggae chanté depuis Abidjan mais entendu bien au-delà.

Cette dynamique n’avait rien d’un hasard. Elle s’appuyait sur des orchestres, des concerts, des night clubs, mais aussi sur une télévision qui servait de tremplin. L’ORTI, l’Orchestre de la Radiodiffusion télévision ivoirienne, a été dirigé de 1975 à 1979 par Manu Dibango, invité par Félix Houphouët-Boigny. Ce passage a renforcé les échanges musicaux avec le Cameroun, le Congo et d’autres scènes de la sous-région, dans un moment où Abidjan attirait artistes et producteurs africains.

Le pays a aussi commencé à structurer plus sérieusement les droits des créateurs. Le BURIDA, Bureau ivoirien du droit d’auteur, a été créé par décret le 15 avril 1981 et a démarré ses activités le 1er juin 1981. Cet outil a compté pour une génération d’artistes souvent autodidactes, même si la rémunération restait irrégulière et dépendante des usages, des soutiens publics et du marché local.

Des carrières longues, des archives fragiles, une économie culturelle incomplète

Le récit de cet âge d’or tient aussi à des trajectoires individuelles. Bailly Spinto, par exemple, incarne une continuité rare. Sa longévité artistique rappelle qu’une partie de la musique ivoirienne s’est construite sur des voix puissantes, des orchestres tenus, et un public large. Chantal Taïba, elle, illustre le rôle des scènes institutionnelles : passer par un orchestre de la RTI pouvait offrir une formation, un salaire et une visibilité que peu d’espaces garantissaient ailleurs.

Mais l’âge d’or avait ses limites. Le système reposait sur un mélange de mécénat présidentiel, de diffusion radiophonique et d’accès aux studios. Le BURIDA a bien été conçu pour protéger les droits, mais la structuration économique du secteur est restée incomplète pendant longtemps. Autrement dit, la notoriété n’a pas toujours produit une sécurité durable pour les artistes. Cette fragilité explique pourquoi certains ont fini loin de l’aisance associée à leur succès.

La question de la mémoire devient alors centrale. Les archives de la RTI, à Cocody, conserveraient encore des milliers de cassettes non entièrement numérisées, selon les éléments recoupés dans la presse et dans les récits de terrain. Cette masse sonore n’est pas seulement un patrimoine sentimental. Elle constitue une base de travail pour les chercheurs, les producteurs, les programmateurs et les jeunes artistes qui veulent comprendre d’où viennent les formes actuelles.

Dans le même mouvement, des collectionneurs et archivistes privés ont pris le relais. Leurs albums, leurs chaînes numériques et leurs fonds personnels servent à dater des morceaux, retrouver des pochettes, identifier des orchestres et éviter que des pans entiers de la production ivoirienne ne se perdent dans les déménagements, les successions ou l’usure du temps. C’est une tâche discrète, mais décisive.

Ce que dit cette mémoire de la Côte d’Ivoire d’aujourd’hui

La portée continentale de cette histoire est nette. Dans les années 1970 et 1980, Abidjan ne diffusait pas seulement des chansons ivoiriennes. La ville servait de plateforme à des artistes africains venus d’autres horizons, grâce à ses studios, à ses médias et à ses scènes. Cette circulation a contribué à faire de la Côte d’Ivoire un carrefour culturel ouest-africain, au même titre que Lagos, Kinshasa ou Douala à d’autres moments.

Aujourd’hui, le contexte a changé. La population est très jeune et les styles dominants se sont renouvelés. Pourtant, les références des années Lougah, Djédjé et Blondy restent actives dans les reprises, les hommages et les samples. La reprise récente d’un classique d’Ernesto Djédjé en 2025 montre que ce patrimoine continue de nourrir la création contemporaine, non comme une relique, mais comme une grammaire vivante.

Pour la Côte d’Ivoire, l’enjeu est double. Il faut préserver les supports encore disponibles et améliorer les conditions de rémunération, de numérisation et de circulation des œuvres. Mais il faut aussi raconter cette histoire sans la figer dans une gloire passée. L’âge d’or ivoirien n’est pas seulement un souvenir à célébrer. C’est une ressource pour penser une filière musicale capable de relier patrimoine, industrie culturelle et création nouvelle, dans un pays qui reste l’un des grands carrefours culturels de l’Afrique de l’Ouest.