À Paris, une œuvre peut trouver acheteur à des milliers de kilomètres de son lieu de création. Cette circulation ouvre des portes aux artistes africains, mais pose une question centrale : qui construit les réseaux, les prix et les collections qui feront vivre durablement leurs œuvres sur le continent ?
Cette réflexion était au cœur de la dixième édition d’AKAA, foire dédiée à l’art contemporain et au design d’Afrique et de ses diasporas, organisée au Carreau du Temple, dans la capitale française, du 24 au 26 octobre 2025. L’événement s’inscrivait dans une semaine parisienne de grands rendez-vous artistiques. Il ne s’agissait donc pas de la onzième édition, contrairement à ce que certaines présentations pouvaient laisser entendre : l’organisateur et le Carreau du Temple comptaient alors dix éditions.
Rendre les artistes visibles sans réduire leurs œuvres à une étiquette
La photographie occupait une place particulière dans le programme. Pour Sitor Senghor, directeur artistique d’AKAA, ce médium permet une rencontre directe entre l’œuvre et le public. Les technologies numériques ont aussi facilité la production et la diffusion des images. Des photographes autodidactes peuvent aujourd’hui montrer leur travail sans suivre un parcours académique classique.
Cette accessibilité ne signifie pas que les images se comprennent sans contexte. Une photographie porte un regard, une histoire et des choix de représentation. La question posée par la foire — apprendre à « voir » au-delà du simple fait de regarder — invite aussi à examiner qui tient l’appareil, qui est représenté et à quel public l’image s’adresse.
Dans les scènes artistiques du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, du Nigeria ou de l’Afrique du Sud, comme dans les diasporas, les pratiques ne forment pas un courant unique. Les artistes travaillent avec des médiums, des histoires et des réalités locales diverses. Les présenter sous une seule bannière peut faciliter leur repérage par les acheteurs, mais risque aussi d’effacer ces différences.
Un marché qui corrige ses excès
La visibilité internationale s’est accompagnée d’une montée rapide des prix pour certaines œuvres. Selon Senghor, une phase de spéculation a attiré des acheteurs en quête de plus-values. Il estime qu’une correction a ensuite écarté les valorisations les moins solides et que les artistes représentés par de grandes galeries occidentales y poursuivent leur carrière.
Les données d’enchères appellent toutefois à la prudence. Artnet, à partir de sa base de résultats, estime que la valeur des ventes aux enchères d’œuvres d’artistes nés en Afrique est passée de 113,4 millions de dollars en 2023 à 77,2 millions en 2024, soit une baisse de 36 %. Ce chiffre concerne les ventes aux enchères recensées à l’échelle internationale, et non l’ensemble du marché : les transactions privées entre galeries et acheteurs n’y sont pas toutes visibles.
La baisse ne suffit donc pas à conclure à un désintérêt général. Elle montre plutôt les limites d’un marché concentré sur un nombre restreint d’artistes et exposé aux variations des ventes de prestige. La valeur d’une scène artistique ne se mesure pas uniquement au montant des adjudications. Les expositions, les acquisitions de musées, les galeries locales et les collectionneurs contribuent aussi à sa reconnaissance.
La question décisive : où se construisent les collections ?
Une œuvre peut être produite à Dakar, Abidjan ou Lagos, puis vendue dans une foire européenne à un collectionneur installé ailleurs. Cette circulation peut apporter des revenus et une exposition internationale. Mais elle ne garantit pas que les galeries, les institutions et les publics du pays d’origine disposent des moyens de suivre et de conserver ces œuvres.
Senghor met en avant l’arrivée de jeunes collectionneurs sur le continent. Certains ont étudié à l’étranger avant de revenir y vivre ou d’y entreprendre. Il décrit aussi une évolution des pratiques : à côté des achats directement conclus avec les artistes, des acquisitions passent désormais par des galeries. Il évoque notamment une exposition organisée à Abidjan en 2018, où des œuvres proposées à 30 000 euros ont trouvé preneur. Ce témoignage illustre la présence d’acheteurs locaux capables d’investir, sans permettre à lui seul de mesurer la taille du marché ivoirien.
Pour les artistes, la question ne se résume pas au lieu de vente. Elle concerne aussi les commissions des intermédiaires, la capacité des galeries à accompagner les carrières, l’accès à des espaces d’exposition et la conservation des œuvres. Pour les collectionneurs, l’enjeu est de faire entrer la création contemporaine dans les pratiques culturelles et patrimoniales, au-delà de l’achat comme signe de statut social.
Des relais africains à consolider
La vitalité du marché dépendra des liens entre les villes et les pays, et non d’une opposition simple entre l’Afrique et l’Occident. Les foires internationales peuvent ouvrir des réseaux. Les galeries installées sur le continent, les musées, les fondations et les collectionneurs locaux peuvent, eux, ancrer les œuvres dans des scènes artistiques durables. Ces acteurs ne disposent pas partout des mêmes financements ni des mêmes infrastructures.
Le défi est aussi de faire circuler les œuvres et les publics à l’intérieur du continent. Les coûts de transport, les formalités douanières et l’inégale présence de lieux d’exposition peuvent compliquer les échanges entre pays africains. Renforcer ces liens donnerait aux artistes davantage de débouchés que le seul accès aux places de marché européennes ou nord-américaines.
AKAA, à Paris, rend visible une partie de cette création auprès d’un public international. Mais l’évolution la plus importante se jouera aussi à Dakar, Abidjan, Lagos et dans les autres centres où se forment de nouveaux collectionneurs et de nouvelles institutions. Les prochaines années diront si la hausse de visibilité se traduit par des réseaux plus équilibrés, des collections locales plus fortes et une meilleure continuité pour les artistes.