À Dakar, le soutien de Bassirou Diomaye Faye à Macky Sall dépasse désormais le cadre d’une relation entre un président en exercice et son prédécesseur. Il touche à la diplomatie sénégalaise, à la recomposition politique nationale et à la place que l’Afrique veut occuper dans la prochaine direction des Nations unies.
Un choix diplomatique qui intervient après une période de distance
Macky Sall a dirigé le Sénégal de 2012 à 2024. Bassirou Diomaye Faye lui a succédé après la présidentielle du 24 mars 2024, remportée dès le premier tour. L’alternance avait alors été portée par une promesse de rupture avec la gouvernance précédente et par la volonté de répondre à une forte demande de justice et de souveraineté.
Dans ce contexte, le rapprochement entre les deux hommes n’allait pas de soi. La nouvelle majorité a engagé un travail d’audit sur la situation financière du pays et a régulièrement critiqué les choix économiques de l’ancien pouvoir. Le débat sur la dette publique, les comptes de l’État et la relation avec le Fonds monétaire international reste d’ailleurs sensible au Sénégal.
Le soutien à Macky Sall ne signifie donc pas l’effacement des désaccords politiques. Il relève d’abord d’une décision d’État. Le 20 juillet 2026, le ministère sénégalais de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères a officialisé l’appui de Dakar à la candidature de l’ancien président au poste de secrétaire général de l’Organisation des Nations unies. Cette fonction consiste à diriger le secrétariat de l’ONU et à porter ses priorités diplomatiques, sans disposer pour autant d’un pouvoir exécutif comparable à celui d’un chef d’État.
Pourquoi Dakar soutient-il la candidature de Macky Sall ?
Le premier motif est national. En soutenant un ancien président sénégalais, Bassirou Diomaye Faye cherche à inscrire Dakar dans une stratégie de représentation internationale. Le Sénégal dispose d’une longue tradition diplomatique, notamment dans les opérations de paix, la médiation et les débats sur le multilatéralisme.
Le second motif tient au profil de Macky Sall. Ancien chef d’État, ancien président de l’Union africaine et ancien président du comité d’orientation du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique, il peut mettre en avant une expérience des négociations régionales et internationales. Son projet présenté aux Nations unies insiste sur la réforme du multilatéralisme, la participation des pays du Sud et le renforcement de la coopération entre États.
Le choix de Dakar peut aussi être lu comme une volonté de préserver une marge de manœuvre diplomatique. Dans une période marquée par les tensions entre l’Afrique de l’Ouest, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest — la CEDEAO — et les régimes de transition de la région, le Sénégal cherche à maintenir des canaux de dialogue avec plusieurs familles politiques.
Cette lecture ne fait toutefois pas l’unanimité. Certains observateurs sénégalais y voient une démarche pragmatique. D’autres s’interrogent sur le coût politique d’un soutien à un ancien dirigeant encore contesté par une partie de l’opinion et par des acteurs proches du pouvoir actuel. Ces critiques relèvent du débat national et ne permettent pas, à elles seules, d’établir les intentions personnelles du président Faye.
Une candidature africaine sans consensus continental
La candidature de Macky Sall a été officiellement déposée le 2 mars 2026 par le Burundi, qui assurait alors la présidence en exercice de l’Union africaine. Le processus de sélection doit désigner le successeur d’António Guterres, dont le mandat arrive à son terme le 31 décembre 2026.
Le soutien du Sénégal est important, mais il ne suffit pas à créer une candidature africaine commune. En mars 2026, un projet de décision visant à obtenir un appui de l’Union africaine n’a pas été adopté. La procédure dite du silence a été rompue par plusieurs États membres, ce qui a empêché l’endossement collectif du dossier.
Cette absence de consensus révèle les limites de la solidarité diplomatique africaine lorsqu’un poste international devient un enjeu de compétition entre États. Elle rappelle aussi que l’Union africaine ne parle pas toujours d’une seule voix, même lorsqu’un candidat est issu du continent.
Le parcours de Macky Sall reste néanmoins soutenu par des arguments institutionnels. Il a dirigé le Sénégal pendant douze ans, représenté l’Afrique dans plusieurs enceintes internationales et participé à des médiations sur des dossiers sensibles. À l’inverse, ses opposants mettent en avant les violences politiques survenues au Sénégal avant l’alternance de 2024 et demandent que son bilan soit examiné dans sa globalité.
Un calcul politique à Dakar ?
Le soutien présidentiel intervient aussi alors que le paysage politique sénégalais demeure instable. Le tandem formé par Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko a remporté l’alternance, mais des divergences sont apparues sur la conduite du pouvoir, la stratégie économique et la place du parti au gouvernement.
Dans ce climat, un rapprochement avec Macky Sall peut produire plusieurs effets. Il peut réduire les tensions entre les anciennes et les nouvelles élites, faciliter certains contacts institutionnels et donner au président Faye une image de dirigeant capable de dépasser les affrontements électoraux. Il peut aussi provoquer une incompréhension chez les Sénégalais qui attendent des réponses judiciaires ou politiques sur les événements de la période 2021-2024.
L’impact ne sera pas identique selon les acteurs. Les milieux diplomatiques et économiques peuvent privilégier la stabilité des relations extérieures. Les mouvements citoyens, les familles de victimes et une partie de la jeunesse peuvent, au contraire, considérer ce soutien comme une question de cohérence avec les promesses de rupture. Dans les régions et dans l’économie informelle, la candidature à l’ONU restera probablement secondaire face aux prix, à l’emploi et à l’accès aux services publics.
La suite se jouera à New York, mais aussi en Afrique
La désignation du secrétaire général de l’ONU ne dépend pas d’un vote direct des populations. Le Conseil de sécurité recommande un candidat, puis l’Assemblée générale procède à la nomination. Les cinq membres permanents du Conseil — la Chine, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et la Russie — disposent d’un droit de veto.
Macky Sall devra donc obtenir davantage qu’un soutien de Dakar. Il lui faudra convaincre les États africains, les autres régions du monde et les puissances capables de bloquer sa nomination. Les auditions publiques et les débats devant les États membres ont déjà placé les candidats face à des questions sur les conflits, la réforme du Conseil de sécurité, le financement des opérations de paix et la crédibilité de l’ONU.
Pour le Sénégal, l’enjeu dépasse la réussite individuelle de son ancien président. Il s’agit de mesurer la capacité de Dakar à défendre une ligne diplomatique autonome tout en restant attentive aux attentes de l’Afrique de l’Ouest. Il faudra aussi observer si le soutien sénégalais s’accompagne d’une campagne régionale structurée ou s’il demeure une décision bilatérale entre deux présidents sénégalais.
La candidature de Macky Sall place ainsi Bassirou Diomaye Faye devant un exercice délicat : préserver les intérêts diplomatiques du Sénégal sans donner le sentiment de refermer trop vite les débats ouverts par l’alternance de 2024. La prochaine étape sera moins la déclaration de soutien que la capacité à construire, ou non, un consensus africain autour du dossier.